26.08.2010

Dirty Christy

Nouvelle nouvelle. C'est un petit chaton.

 

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A tous les musiciens dont j'ai eu l'occasion de croiser la route ces dernières années, le temps de quelques concerts, de quelques photos, de quelques mots, de quelques verres, de quelques dizaines ou centaines de kilomètres et en particulier: Les Lutins Greluts, Antioche Kirm, Capush, Johnny Cash Is Dead/Angelo Spencer, DK Dance, Nilisium, Rosemary, For Heaven's Sake, Mother Superior, The Solace Brothers, Coming Soon, Longwood's Cluedo, The X-Tra Pleasure Burning Band/The Black Flowers, Jeffrey Lewis Band, Conyliin, Zero Absolu, Delavegas, Rhesus... Et puis surtout Varsovie, Anorexia@Drundenhaus et Blackrain.
Des bisous!
2 juillet 2010, 21h45 – 24 août, 11h.




Dirty Christy

 

Du vent, de la poussière, du rock, une rivière,
Des nuages en ascension, pastels enflammés,
Rouge au couchant, or au levant,
Un ampli, un larsen... tourne et boucle bouclée.



Le premier jour de juillet finissait, balayé par le vent qui s'était levé au crépuscule. De grandes bourrasques emmenaient vers le ciel des nuages de poussière et du sable en tourbillons. Les arbres ployaient, les champs prêts à être fauchés se faisaient mer agitée. Les fleurs perdaient leurs pétales.
Quelque part non loin d'une grande ville, une gare abandonnée rouillait.
Les rails disparaissaient dans les herbes folles. Le petit pavillon couleur crème qui accueillait jadis les voyageurs étaient recouverts de tags noirs illisibles, rageurs ou obscènes. Les fenêtres étaient toutes cassées, des gravas jonchaient le sol. Le lieu était condamné mais tout le monde semblait oublier de l'achever.
A deux ou trois centaines de mètres de là se dressait le vaste hangar qui avait servi de garage aux locomotives: une rotonde. Cet ouvrage d'art de la fin dix-neuvième, quelque peu hors de proportion pour une gare de banlieue (contre toute attente, la ville était partie se développer dans une autre direction), avait été réhabilité, après avoir longtemps été entretenu du bout des doigts. La verrière de la coupole ne s'était pas encore effondrée.
On en avait fait une salle de concert " alternative " gérée par une association à tendances punko-anarchiste-baba-clean, aménagée et insonorisée avec les moyens du bords, à coups de matériaux récupérés sur des chantiers de destruction de vieilles villas, d'isolants respectueux de l'environnement et tout le blabla.
Ca marchait bien. Situé non loin d'une agglomération bien grasse, desservi correctement par les transports en commun, même tard le soir (des lignes de bus supplémentaires fonctionnaient chaque soir de concert), parking gratuit... " Le Hangar " se remplissait plusieurs fois par semaine d'un large public assoiffé de musiques et d'alcools forts.
Aux alentours, on ne voyait que quelques champs plus ou moins en friches et des entrepôts en tous genres.
Les citernes ne se plaignaient jamais du bruit.
A l'intérieur, tout était noir, des murs aux plafonds, en passant par le bar, les portes des toilettes, les boîtes d'allumettes distribuées gratuitement... On se serait cru dans une mine de charbon. Mais des associations culturelles se chargeaient d'égayer les lieux en y organisant des expositions temporaires, parfois très temporaires, en fonction de l'humeur du public. Tous les thèmes y passaient: psychédélique, kitch, gothique, industriel, disco, glam, hippie, grunge... " Éclectique " était le mot d'ordre, " rock ", la ligne directrice.

Christy était originaire de cet ancien village phagocyté par sa grosse voisine, la ville, qui ne lui avait même pas laissé son nom en lot de consolation. Il n'en restait que quelques pavillons plus ou moins lépreux disséminés ça et là, une minuscule église toujours fermée, un tabac abandonné, un hôtel presque en ruine, le tout perdu au milieu de dépôts, de casses et autres entrepôts variés... Friche vaguement industrielle.
Elle avait vu le hangar se faire réhabiliter. C'était son voisin, planté à une centaine de mètres de la maison où elle avait grandi. Elle allait regarder le chantier les mercredis après-midi ou après l'école. Elle s'asseyait dans l'herbe, au bord de la petite rivière qui coulait au fond du grand jardin et elle se perdait dans la contemplation du va-et-vient des camions et des ouvriers sur leurs échafaudages. Elle écoutait le bruit des moteurs, des perceuses, des marteaux-piqueurs, des coups de masse.
" Au fond du grand jardin... " … " Jardin ", c'était un grand mot pour ce bout de terrain lui aussi en friche. Il n'y avait que de l'herbe. Le père le fauchait deux fois par an, c'est tout. On y mangeait parfois, certains jolis dimanche, quand la hauteur de l'herbe le permettait. Pendant les jours de congé, pendant les vacances, puisque la père ne voulait pas de télé chez lui (rien que du bourrage de crâne, la télé, selon lui), il n'y avait pas grand chose à faire que du vélo sur la route, au risque de se faire faucher par un poids lourd, ou regarder le chantier qui avait assez trainé en longueur pour fournir de l'occupation pendant trois ans. Après, Christy était retournée à son vélo mais pas pour en faire: elle s'était mise en tête de s'amuser à le démonter puis à le remonter et encore, et encore. Elle l'avait peint, décapé, repeint, elle en avait changé les pneus, la chaîne, la selle... Un jour où elle s'était sentie particulièrement satisfaite de son travail, elle avait essayé de remonter dessus: il était devenu trop petit pour elle et comme elle avait quatorze ans, son père avait eu l'idée de lui offrir une mobylette, pour la changer.
Son père avait de drôles d'idées.
Il travaillait à la casse, une autre voisine. Il avait les mains toujours noires, même en sortant du bain.
Son garage ressemblait à une caverne d'Ali Baba pour mécaniciens. Quand Christy commença à marcher à quatre pattes, elle s'y installa et commença à goûter à toutes les clés à molette, à tous les tournevis, aux écrous, aux crics, aux jantes... Ce fut un miracle qu'elle ne finisse pas empoisonnée à l'huile de moteur.
A force de le regarder, le hangar, elle avait vite fini par s'en approcher. Elle le visitait déjà alors que les travaux n'étaient pas encore finis. Avec une des pinces de son père, elle avait pratiqué un petit passage dans un grillage. C'était très discret, il fallait y regarder de près pour y voir quelque chose. Le dimanche, elle se faufilait et allait flâner au milieu des flaques du terrain défoncé, des rails tordus, des bâches qui claquaient dans le vent, des tas de sables où elle ne construisait jamais le moindre château mais plutôt des routes pour ses petites voitures.
Son père, le nez dans le cambouis de ses vieilles carcasses sensées devenir un jour " de collection " une fois qu'il les aurait retapées, ne se faisait pas trop de soucis de ne pas la voir de la journée. Elle revenait toujours quand elle avait faim - les genoux parfois un peu égratignés ou les pantalons un peu boueux mais, autrement dit, indemne.
Il y avait eu une mère bien sûr, aussi. Curieusement, Christy n'en gardait qu'un seul souvenir : l'image d'une femme toute frêle, toujours vaguement souriante, assise dans un fauteuil en train de lire ou sur une chaise, à la cuisine, en train de lire ou sur le lit de la chambre des parents, en train de lire. Les repas semblaient se préparer tous seuls, le ménage se faire comme par magie.
Christy, elle, était toujours fourrée au garage ou en vadrouille dehors.
Et puis finalement sa mère avait fini par disparaître complètement du paysage, partie quelque part, ailleurs, avec un autre homme, lui avait dit son père. Il lui avait dit ça, et juste ça, comme s'il lui avait annoncé qu'il venait de ramener de la casse une nouvelle conquête à quatre roues. Alors Christy était repartie vadrouiller dehors. Le soir, elle avait presque eu un choc en voyant son père en train de faire cuire du poisson pané. Mais comme il fallait bien manger, il fallait bien que quelqu'un fasse cuire quelque chose. Tout était donc normal. Elle avait mis la table, puisqu'il fallait aussi des assiettes et des couverts pour manger.
Plus tard, son père avait fait la liste des commissions et il la lui avait confiée, avec des sous, puisqu'il fallait bien remplir les placards. Tout était donc normal. Rien n'avait changé tant que ça, après tout... Il fallait juste faire son lit soi-même, désormais. Ou pas. Oui, voilà, soudain, on avait eu le choix entre un lit fait ou défait, des meubles propres ou poussiéreux, voilà le seul changement à noter et cette variété de choix avait quelque chose de plaisant. Ca amenait de la fantaisie. Ce n'était pas si mal que ça, dans le fond.
A dix-huit ans, elle avait passé son permis, financé à coup de babysitting et de ménage à la chaine pendant ses vacances scolaires. Elle l'avait eu du premier coup puisqu'elle savait conduire depuis ses quinze ans, puis elle avait ajouté le permis moto, poids lourd, et même transports en commun. Une acharnée du volant. Elle aurait pu conduire une moissonneuse-batteuse à travers Paris.
Et comme, lorsqu'elle n'avait pas le nez dans un moteur, on la trouvait fourrée au Hangar en train d'y bricoler pendant des heures bénévolement, d'y manipuler câbles, amplis, instruments, musiciens... Elle avait fini par se trouver un job sur mesure, entre ces deux univers du rock et du cambouis: chauffeur-tour manager.
Quand son engin tombait en panne, elle sortait sa caisse à outils de par derrière les flycases des guitares et des cymbales. Elle plongeait dans son moteur et soit on entendait rien et quelques minutes plus tard (quelques dizaines de minutes, au pire), on repartait, soit fusait du moteur à ciel ouvert un " Bordel de dieu, c'est le carbu ! " ou quelque chose comme ça qui signifiait qu'elle avait beau être douée, elle ne se trimbalait pas avec toute une collection de pièces de rechanges dans ses poches et, là, il fallait attendre une dépanneuse, comme tout le monde.
En matière de caractère, il lui était arrivé de se définir comme une espèce de Lydia Lunch qui aurait eu une enfance tranquille et épanouissante et qui serait donc devenue une fille tranquille et épanouie: une gothique rock'n roll. Son père plaisantait souvent en disant que le cambouis avait fini par déteindre sur elle, sur elle et sur toute sa garde-robe: elle possédait une impressionnante collection de vêtements noirs, de la salopette en jeans à la robe en velours, en passant par des t-shirts tous simples en coton ou des chemisiers en soie et dentelles... Tous noirs, dont quelques uns, pour les jours de fêtes, ornés de petites fleurs. Et pareil pour les chaussures: des Converses aux bottes, toutes noires, mises à part ses Doc Martens fleuries.
Elle décorait son tableau de bord , ses pare-soleil, ses rétroviseurs d'un véritable chapelet de squelettes, de têtes de morts, de blasons de pirates... En plastique, sur des stickers, en métal, en résine... Seulement, curieusement, tous ces os étaient roses. C'était le seul endroit ou elle tolérait l'usage du rose. Et chez elle, la tolérance avoisinait vite l'excès. Au milieu de tous ces ossements grelotants au bout de chaînes, de porte-clés, de rubans de velours roses... Il y avait aussi de petites couronnes en argent, en or, ornée pour certaines de strass, de grenats... Et même quelques fleurs de lys. A l'un de ses passagers qui lui demandait pourquoi ces couronnes, elle avait expliqué : 
"- Parce qu'en toutes choses, de la noblesse, mon chéri! J'en mets dans tout ce que je fais, question d'éthique.
- Ah ouais? Alors quand tu baises, tu baises noblement?
- Exactement. Déjà, gratuitement, rien que ça c'est faire preuve d'une putain de noblesse de cœur. "

A l'âge de dix ans, elle avait pris un coup sur la tête. Un gosse l'avait tout bonnement assommée avec une pierre.
Elle était en vacances chez sa grand-mère paternelle pour la première fois de sa vie. Elle n'y retourna plus que pour l'enterrement de la vieille dame, six ans plus tard.
Cette femme n'était venue voir la famille de son fils que trois ou quatre fois en tout. Elle disait que les voyages la fatiguaient. Ils l'ennuyaient, surtout. Elle était extrêmement casanière et se sentait peu concernée par la vie de son fils. C'était la vie de son fils, pas la sienne. Elle aimait faire son ménage, tenir son intérieur en ordre, à la rigueur aller chiner quelques bibelots sur les brocantes de Clermont-Ferrand et des environs, où elle habitait, regarder ses séries préférées à la télévision et aller à la messe. En plus de sa maison, elle s'occupait également de tenir propre et fleurie l'église de sa paroisse... Alors aller passer quelques jours dans une maison où régnait constamment une odeur d'essence et manger plusieurs fois par jour à la même table qu'un homme – son fils, dont les mains ne dénoircissaient jamais, c'était un peu trop lui demander.
Mais cet été-là, l'année du départ de la mère de Christy, elle avait accepté de prendre la petite chez elle pendant un mois, pour lui permettre de changer d'air, de voir du pays, de retrouver une compagnie féminine et surtout pour en soulager le père.
Christy s'était bien sûr très vite énormément ennuyée. Alors elle s'était mise à explorer le quartier et elle avait fini par faire connaissance de quelques enfants du voisinage. Par une belle matinée ensoleillée, un gosse dont le vélo venait de dérailler avait ramassé une grosse pierre et en avait lourdement frappé Christy qui se proposait de réparer l'engin. Il avait cru que, comme n'importe quelle fille qui n'y connait rien, elle allait tout bonnement le lui saboter.
Heureusement, la scène s'était déroulée dans la cour de la maison où habitait le gamin. Les parents étaient vite accourus, la grand-mère aussi.
Christy avait perdu connaissance pendant quelques instants, elle s'était retrouvée ornée d'un gros bleu, d'une grosse bosse, on l'avait emmenée à l'hôpital, on lui avait fait passer une radio, un scanner, on avait parlé de " commotion cérébrale ", de traumatisme crânien, elle était même restée en observation jusqu'au soir et on l'avait congédiée avec ordre de revenir si elle était prise de vertiges ou de nausées.
Elle n'avait rien eu de tout ça mais à compter de ce jour, sa grand-mère déclara que la petite voyait les anges.
"  - Mais si, je t'assure, elle est toute seule au salon, elle joue sur le tapis avec ses petites voitures et tout à coup elle se met à chuchoter, comme si elle était en conversation avec quelqu'un, je l'entends bien, elle raconte des choses, pose des questions, reste silencieuse un moment puis tout à coup elle pouffe de rire, sans s'arrêter de jouer, et quand je lui demande ce qu'elle a dit, elle me répond " Oh, rien! " et quand je lui demande avec qui elle parle, elle hausse les épaules et reprend ses petites voitures sans plus rien dire tant que je reste dans la pièce. "
Voilà le genre de choses que la grand-mère raconta à son fils, au téléphone, quelques jours après l'incident.
La vieille dame, le dimanche arrivé, avait emmené Christy à l'église deux bonnes heures avant la messe, le temps de préparer tous les vases, de dépoussiérer ceci cela. Christy avait flâné au milieu des bancs, aux pieds des statues. Au bout d'un moment, la grand-mère l'avait trouvée en train de rallumer les cierges qui s'étaient éteints, à moitié consumés, au pied de la Vierge, la fillette toute plongée dans les mêmes mystérieux conciliabules qu'avec ses petites voitures.
C'était les anges, cela ne faisait aucun doute.
Cependant, la grand-mère n'avait jamais voulu reprendre Christy chez elle, en prétextant être trop vieille pour pouvoir la surveiller correctement. Elle avait fait l'effort de se déplacer encore deux fois en six ans pour visiter son fils et puis elle était morte, sans avoir jamais réussi à éclaircir le mystère des anges.
D'ailleurs, peut-être cette manie de mener ces petites discussions chuchotées avec de mystérieux interlocuteurs datait-elle de bien avant son évanouissement, la grand-mère n'aurait su en jurer, pas plus que le père. Et finalement, à peu près au moment où Christy avait reçu la mobylette, ses chuchotements avaient cessés.
Tout cela était bien loin à présent. Christy avait vingt-huit ans et elle était chauffeur, occasionnellement tour manager depuis plusieurs années et en ce premier jour de juillet elle venait prendre livraison d'un nouveau groupe qui entamait une tournée estivale et dont le chauffeur venait de déclarer forfait, neutralisé par une péritonite. Le hasard avait voulu qu'elle prenne ses fonctions alors que le groupe jouait au Hangar, à deux pas de la maison de son père, désormais à la retraite mais les mains toujours plongées dans le cambouis, des carcasses de voitures anciennes encombrant toujours sa cour et son garage.
Elle était venue passer un petit moment avec lui avant d'aller profiter du dîner en compagnie des musiciens.
Elle s'était retrouvée au fond du " jardin ", comme quand elle était gosse, assise au sommet du petit talus qui bordait leur terrain, à contempler le Hangar. Alentours, les entrepôts faisaient stock de silence.
Il restait encore des prés d'herbe haute, bien verts, où pâturaient quelques chevaux.

En ce premier jour de juillet, un vent violent s'était levé en début de soirée. Il couchait l'herbe des prés, décoiffait la crinière des chevaux, envoyait de la poussière tournoyer dans les airs.
Le père de Christy ne savait toujours pas cuisiner, il était content que sa fille puisse aller diner correctement ailleurs, en compagnie de musiciens d'envergure internationale. Il ne connaissait pas grand chose au monde de la musique mais sa fille lui en avait expliqué quelques rudiments et il avait compris qu'il y avait les artistes qui ne parvenaient guère à percer les frontières et ceux qui parcouraient le monde en permanence et que ces derniers valaient mieux que les autres puisque c'était surtout eux qui avaient besoin de gens comme sa fille.

Quand elle arriva dans les loges un peu avant l'heure prévue pour le repas, le chanteur était installé dans le grand canapé d'angle avec une jeune journaliste.
Elle se servit un café en les observant du coin de l'œil. Lui était affalé dans une pause grandiose, à moitié couché, les jambes grandes écartées, le pied gauche dans les coussins, le pied droit sur la table basse, les bras étalés en croix sur le haut du dossier: il ressemblait à une pieuvre échouée sur des rochers ou bien à une araignée bien calée au milieu de sa toile, avec dans sa ligne de mire la fille qui prenait des notes sur ses genoux bien serrés dans sa mini jupe.
Alors que Christy versait une bonne rasade de sucre dans son gobelet, il tourna la tête vers elle pendant que la journaliste lui posait une " nouvelle " question:
" - Where does your name come from? Why " Dirty Flames "? "
- Because (rendant tout son attention à son interlocutrice), you know, fire, it sucks, it burns, it devours, it destroys, it penetrates, it's a powerful element, when it wants something it can't be stopped, it roars, it's fast, an ancestral force, it's our fuel... And " dirty " because I am dirty, you are dirty, we are all dirty (coup d'œil à Christy), this world is dirty and we're all burning in hell right here right now, this is our vision, this is what we're screaming about and we're here to make a fucking racket out of it. It's our life, it's a fucking party, dear! (nouveau coup d'œil à Christy) "
Il avait tenu son petit discours en fixant intensément la fille, en lui parlant lentement, d'une voix basse, du fond de ses coussins. Avec quelques verres de whisky dans le nez, il aurait sans doute joint le geste à la parole pour lui faire la démonstration de la flamme qui s'insinue mais il était parfaitement à jeun et aussi sage qu'il en était capable. Il avait lancé ses petits coups d'œil à Christy qui avait fini par suivre franchement l'interview en touillant son café, comme au spectacle, sans se départir d'un petit sourire en coin, mi-coquin mi-complice puisqu'aucun des deux n'était dupe: du pipeau, du pipeau, du pipeau, tenant encore à quelques lambeaux de vérité mais du bon gros vieux pipeau tout de même, comme une jolie bague en argent emballée dans un mètre cube de papier cadeau criard, avec des gros nœuds de ruban synthétique tout autour... Ce qu'il déballait ou plutôt ce dont il se servait pour emballer les journalistes à longueur d'interviews. Il ne descendait jamais vraiment de sa scène, sa vie était une éternelle représentation et plus il en faisait plus tout le monde s'amusait et ça, c'était bon pour la billetterie et la billetterie, c'était le nerfs de leur guerre (mais on en parlait peu dans les interviews).
Le temps alloué à la journaliste touchait à sa fin, elle rangeait son bloc-notes et son enregistreur numérique.
" - Hey, Christy darling! So, you've met with your new engine friend? Is he been good?
- Yep! A sweet heart! And it roars just fine, honey!
- I'm sure it'll give you full satisfaction. That's s what we're all here for, give you full satisfaction, ladies! "
Le groupe avait perdu son chauffeur à l'étape précédente, le matin même. Ils s'étaient débrouillés pour faire seuls les deux cents kilomètres qui les séparaient du Hangar (leur van était tout de même équipé d'un GPS) pendant que leur tourneur réorganisait son planning et envoyait Christy sur place. Elle les avait rejoint peu après leur arrivée. Ils s'étaient extasiés sur la réactivité de l'organisation et ils avaient vite appris le mot " péritonite " afin de pouvoir, à tout bout de champ, lancer à Christy de joyeux " Vive la péritonite! ".
Elle avait commencé par garnir son poste de travail de toute sa breloque de squelettes roses puis elle s'était plongée dans l'étude de l'itinéraire, du plan de scène, de la fiche technique. Elle avait aidé les régisseurs dans la mise en place du matériel pour les balances et pu ainsi découvrir quelques unes des chansons de ceux qui étaient désormais ses passagers, ses petits protégés, ses mômes, la prunelle de ses yeux.
Ils étaient scandinaves: le chanteur-guitariste suédois et les trois autres (guitare lead, basse, batterie) norvégiens, tous grands blonds aux yeux bleus, les cheveux longs, les yeux soulignés au crayon noir, habillés en jeans et t-shirts plus ou moins déchirés, des chaînes pendouillant à leurs ceintures, chaussés de Converses ou de Doc, les ongles vernis de noir.
Le guitariste était arrivé en short et en tongs mais n'avait pas tardé à enfiler sa tenue de scène.
Ils avaient tous au moins trois ou quatre années d'études universitaires à leur actif (cela aussi était rarement mentionné dans les interviews, ils préféraient parler des petits jobs pourris qu'ils avaient collectionnés pour se payer leurs premiers instruments, c'était mieux pour leur image: populaire et accessible), des études passées en partie en Grande-Bretagne (ce qui leur avait permis de parfaire leur accent, un must pour mener une carrière internationale) parce qu'ils vénéraient la musique britannique: les Who, Led Zepplin, Joy Divison, les Sex Pistols, Siouxie and the Banchees, les Cure... Alors qu'ils avaient tous fait leur premières armes de musiciens boutonneux dans des groupes de métal plus ou moins "recommandables" (encore un détail rarement mentionné dans les interviews), avant de se rencontrer et de " mettre en commun leur goût de la musique et de la fête, leur soif de réussite et de filles " (le genre de formule qui revenait le plus souvent dans les articles).

En matière de goût et de soif, Christy, elle, était capable de vivre indéfiniment en se nourrissant de sandwiches, de coca-cola light, de jus d'orange et de pommes. Le coca pouvait remplacer le café au réveil absolument n'importe où, même après une nuit passée dans un van ou sur le canapé d'un club. Il existait diverses sortes de jus d'orange, certaines moins recommandables que d'autres, idem pour les sandwiches ou les pommes mais les supermarchés se trouvaient assez facilement au bord des routes et offraient un large choix de produits de qualités décentes. Une baguette, de l'emmental, du jambon et son couteau Suisse et hop, on roule.
Bref, elle n'était pas difficile.
Elle se soulait rarement car pour gérer des musiciens, eux souvent soulards de profession, il vaut mieux être à jeun. Il s'agissait de se garder des ennuis, des plaintes, des bagarres, des oublis de matériel, des oublis de cachet, des oublis de passeports, des vols, des accidents, de toutes sources de retard ou de dépenses superflues. Parfois, lorsque l'hôtel était à deux minutes à pieds ou qu'il était possible de dormir sur place, qu'il y avait peu de route le lendemain et aucun mec décent avec qui finir la nuit... Elle se lâchait un peu. Il lui arrivait alors, à elle aussi, de tituber.
Un peu.
Elle préférait nettement chasser et, parfois, les opportunités se dénichaient en fin de soirée. Rester à l'affût, l'œil vif plutôt que vitreux, c'était au moins aussi amusant que de ricaner à n'en plus finir parce qu'on n'arrive pas à trouver l'hôtel à trois heures du matin alors qu'on a l'adresse, un plan et qu'il est là, quelque part à moins de cent mètres.
Et puis on baise mal, soul.
A la rigueur, à jeun elle pouvait se débrouiller d'un mec bourré mais si elle avait bu, qu'elle était en plus fatiguée, ce qui était souvent le cas après cinq heures de route, une heure ou deux de maintenance et manutention diverses, deux heures de concert à cent décibels... Si elle avait bu et qu'elle était nettement fatiguée à passé trois heures du matin, c'était " Chéri, on dort! " et il n'y avait pas à discuter, au moins pendant une heure ou deux.
Elle n'était pas une acharnée du n'importe quoi n'importe comment. Elle était ascendant Capricorne. Débauchée, certes, elle visait toutefois la transfiguration. Esthète, amoureuse absolue à temps plein, c'est à dire potentiellement n'importe où avec n'importe qui. La gratuité, dans le sens généreux du terme.
Mais elle confessait des préférences.
En particulier pour les puceaux et les très inexpérimentés.
Elle aimait les jeunes.
En particulier les petits blonds aux yeux bleus.
Alors passer plus d'un mois en compagnie de quatre anciens petits blonds aux yeux bleus, devenus quatre très grands blonds aux yeux bleus, visiblement bien développés et très exaltés, cela promettait d'être au minimum plaisant.
D'ailleurs, cela se vérifia très vite, après le dîner, une fois toute la troupe retranchée dans les loges: des filles arrivèrent, véritables groupies comme on n'en fait plus guère, arnachées dans des mini-jupes ultra moulantes, des bustiers, des corsets débordants, des bas résilles, des collants flashy, sur-maquillées, les bouches pleines de chewing-gums, baignées de parfum, et couinant à tout bout de champ comme de petites cailles gloussantes. Des filles, quoi. Une espèce des plus exotiques aux yeux de Christy qui entra dans les loges après que tout ce petit monde s'y soit retrouvé. Elle ouvrit la porte pour découvrir la nuée de volatile en train de nicher.
Le chanteur, à nouveau installé dans le canapé en attrapa une par la cuisse, la main assez haut entre les cuisses, pour l'inviter à s'installer sur ses genoux, à califourchon sur ses genoux et à peine une minute plus tard, une autre présentait fièrement son nouveau piercing à l'assemblée. Un piercing au clitoris. Enfin, non, pas tout à fait, expliquait-elle très doctement: " En fait c'est pas le clitoris, c'est juste le capuchon ".
Ca promettait décidément d'être plaisant.
Ou du moins instructif.
Après avoir entendu le mot " capuchon ", Christy estima cependant qu'elle en avait assez entendu pour l'heure: elle ne voulait pas troubler la si belle intimité qui régnait entre ces gens qui se connaissaient de si près et puis de toute façon, elle avait fini de se ravitailler en coca et de toute façon elle devait retourner à son poste au stand merchandising.
Elle n'était pas pressée d'apprendre qui avait un piercing au gland ou un tatouage sur les fesses. Il fallait se ménager des surprises pour plus tard.
Et puis bon, elle l'admettait rarement mais elle était un peu pudique.
Elle était sur le point de sortir quand le chanteur l'interpella:
" - Hey Christy, dear! What about you! You look like someone who have some of that kind of stuff hidden somewhere too! Come on! Tell us all about it!
Christy se retourna en poussant un petit soupir résigné:
- Dear, I'm going to sadden you: I'm all a hundred percent natural. You see my hair, my face, my skin? No make up, all natural colors, not even some varnish on my nails cause I can't stand the smell of it. I'm all natural flavour, green environmentally friendly material, sorry!
Sur ce, avec un grand sourire, elle s'apprêta à sortir mais se ravisa pour ajouter:
" - Oh no, I forgot, just one thing, all natural except when it comes to hairs. Yes... I admit. Have a grand evening, everybody! "

C'était arrivé pendant le concert. Elle se tenait dans le public, sur la gauche, à une dizaine de mètres de la scène. Elle venait prendre la température, s'assurer de la qualité du son, juste le temps de se fondre un moment dans la masse, un peu comme on joue aux touristes lorsqu'on habite dans une ville qui en regorge constamment. Les disques ne se vendraient guère pendant que leurs interprètes seraient sur scène alors elle s'était permis de les laisser sous la surveillance d'un bénévole.
La salle était bien remplie, éclairée par les lumières blanche, jaune et orange de la scène. Des gosses surexcités et probablement très souls s'agitaient tout devant mais ailleurs, l'habituelle passivité du public français régnait.
Elle regardait tantôt autour d'elle, tantôt la scène haute d'environ un mètre.
Les quatre scandinaves formaient une ligne: le batteur et son engin étaient légèrement en retrait et surélevé par rapport aux autres, si bien que leurs têtes étaient toutes à la même hauteur: le bassiste tout à gauche, puis le chanteur/guitariste, le batteur, et le guitariste lead tout à droite, chacun équipé d'un micro.
Elle s'efforçait de regarder et d'écouter tout cela d'un œil et d'une oreille aussi ingénus que possible lorsque, l'espace d'un instant, le guitariste disparu.
Ce n'est pas qu'il était sorti de scène ni qu'il s'était malencontreusement vautré dans la batterie, non. L'espace d'un très bref instant, le temps d'un éclair, alors que Christy regardait le chanteur qui se tenait juste à droite de lui, il disparu de son champ de vision, comme s'il avait été effacé puis remis à sa place.
Sur le coup, Christy se dit qu'elle avait dû cligner des yeux sans s'en apercevoir, que c'était sûrement la fatigue ou l'effet d'un reflet éblouissant sur un instrument.
Personne autour d'elle ne fit " Oh! ".
Non, se devait être la fatigue, c'était stupide.
Ou bien quelqu'un avait ajouté des champignons très spéciaux à ceux qui avaient agrémenté le plat de poulet à la crème. Presque tout le monde en avait mangé, de ce poulet, si quelqu'un avait fait une blague, ça n'allait pas tarder à s'entendre et se serait la merde: bientôt, on aurait des cordes de guitares cassées et plus personne en état de les remplacer correctement, plus personne pour en jouer correctement non plus d'ailleurs. Et le batteur renverserait ses cymbales partout, les enverrait dans le public et des têtes coupées ne tarderaient pas à joncher le sol.
C'est à ce moment-là que les paroles de sa grand-mère lui revinrent en mémoire: " les anges ".
Allons donc. Elle ne voyait vraiment pas le rapport.
Personne n'était en train de s'envoler, strictement parlant.
Et qu'est-ce que font les anges, de toute façon, à part voler au milieu des nuages, avec de petites harpes et de petites trompettes à la main? Danser autour de la Sainte-Vierge?
Oui, sans doute.
Et elle douta qu'il puisse y avoir une seule fille encore vierge dans ce public. Elles avaient toutes au moins quatorze ans. Ca ne pouvait pas être cela, non, pas les anges, sans doute pas. Les anges n'avaient rien à foutre là, d'ailleurs ils n'avaient jamais rien foutu là.
Christy voulut retourner à son poste et c'est à ce moment-là qu'elle aperçut Chris dans le public, quelque part plus à droite, Chris dont la tête dépassait légèrement toutes les autres, comme d'habitude, et qui serait donc certainement la première à tomber lorsque le batteur serait pris de l'envie de jouer au frisbee.
Elle fut saisie de la sensation-impression-certitude qu'il allait pleuvoir du sang, de petites gouttes délicates toutes douces, d'avantage de la bruine que de la pluie sans doute, ou bien de la pluie qui tomberait au ralenti.
Décidément, quelqu'un avait dû faire une blague avec les champignons.
Elle ferma les yeux, laissa passer un vertige, se concentra sur le son: tout roulait impeccablement, le groupe jouait parfaitement juste, dans le temps, le tempo... le rythme, la cadence, la chanson quoi! (ces paroles de la chanson de Big Soul, Le brio, lui revenaient tout à coup et lui mettaient un petit sourire au lèvres: Moi j'accorde ma basse!... Un petit sourire limite carnassier). C'était même un joli morceau, le solo de guitare avait été brillant. Décidément, personne ne semblait sous l'emprise de substances aux effets trop discordants...
Et c'est ce moment-là qu'ils choisirent pour entamer une reprise des Cure, bah voyons, comme de par hasard. Faith. Bah voyons. Qu'est-ce que cette chanson foutait dans ce set? Christy eut la vague envie de se mettre à hurler et de vider la salle à grands coups de lance-flammes.
Bon. Elle allait juste rouvrir les yeux et retourner à son poste tranquillement. De toute façon, elle n'avait pas de lance-flammes.
Elle rouvrit les yeux et découvrit Chris à ses côtés.
Ils se regardèrent un moment, les yeux dans les yeux, comme il se doit. Deux corps côte à côte et parfaitement inertes, arrêtés, en arrêt sur image, le son coupé, plus de son du tout, plus personne tout autour et tout le blabla.
Et finalement, elle ne put s'empêcher de sourire.
… Rape ma like a child, christened in blood...
Les Cure font parti de ces groupes qui ont le chic pour mettre l'ambiance...
Il se décida à bouger le premier: se pencha et l'embrassa très soigneusement sur chaque joue.
On aurait presque dit de vieux camarades de classe qui se disaient bonjour, très gentiment.
Moui, c'est cela.
Elle baissa les yeux.
Il avait le chic pour la rendre presque timide.
Presque.

Chris ne s'appelait pas du tout Chris, lui, mais bel et bien Christophe. Seulement, lorsqu'on joue dans un groupe de Black Metal à quinze ans, s'appeler Christophe, ça passe mal. Alors on raccourcit et ça va tout de suite mieux. Et ensuite, même une fois rangé des voitures, tout le monde continue à user de ce diminutif. Bref, c'est comme lorsqu'on s'appelle Benjamin et qu'on veut faire du rock ou de la pop, il vaut mieux angliciser, retailler, reformuler, faire plus bref.
Bref, oui.
Christy s'efforçait de penser très soigneusement à tout cela alors qu'elle relevait la tête, de façon à ignorer autant que possible la soudaine envie-réflexe qui s'était emparé de sa main: aller se faufiler, se presser quelque part sous la ceinture de Chris, là, tout de suite.
Voilà, Chris, c'était comme le vélo, ça ne pouvait pas s'oublier.
Lorsqu'elle l'avait rencontré, dix ans auparavant, il avait alors à peu près l'âge qu'elle avait à présent. Ils avaient fait connaissance à cet endroit même, enfin plus exactement au bar.
A l'époque, Christy commençait tout juste à donner régulièrement un coup de main par ci par là au Hangar: servir au bar, coller les affiches, ce genre de petites choses... A la fin d'une soirée, installée au comptoir, elle discutait avec deux des musiciens qui avaient joué ce soir-là, des britanniques. Elle aimait bien travailler son anglais avec des anglophones un peu bourrés, ça corsait l'exercice.
Et il y avait ce grand blond aux yeux bleus, dont les cheveux atteignaient une longueur impressionnante, dont la taille légèrement au-dessus de la moyenne était encore rehaussée par des New Rock montantes (très pratiques pour faire sa gym quand on n'a pas d'haltères), un métalleux pur sucre, évoquant un peu un Zakk Wylde jeune, non-permanenté, non-barbu, non-bodybuildé, habillé...Non. Non, son corps longiligne très harmonieusement musclé était tout simplement moulé de noir. Et il restait là, à papoter avec un autre bénévole de corvée au bar. A la fin, ils avaient fini par discuter tous ensemble, plus ou moins en anglais.
" Chris et Christy " : la discussion avait tourné un bon moment autour de leurs noms:
- Christy, that's for... Christine? Christelle?!
- And what else? Christopher, maybe!? God, no! My parents, bless them! Even if it's the only thing they ever did right, they had me baptised " Christy ", for real, a holly name, I'm proud of it and I'm willing to make the best of it, I can tell you. "
Après sa petite tirade, elle avait remarqué que le grand métalleux à côté d'elle souriait un peu de travers, piqué, et elle avait demandé " quoi? " et c'est le bénévole-barman, rigolard, qui lui avait expliqué que son voisin de comptoir s'appelait Christophe.
Les présentations étaient faites et comme ils étaient les deux seuls habillés entièrement en noir, les deux seuls " gothiques " de la soirée, les deux seuls corbeaux, ils s'étaient vite amusés à former le camp des croque-morts. Il avait fallu réussir à traduire ce mot en anglais: " undertaker " (une des meilleurs chansons de Puscifer, fallait bien le dire au passage), puis essayer d'en expliquer la version française aux anglais, ce qui les avait tous bien occupés pendant au moins dix minutes.
Et les métalleux, c'est bien connus, leur look fait peut-être un peu peur et ils crient vraiment très fort mais, en vrai, c'est gentil comme des petits chatons.
A la fermeture, les deux " undertakers " avaient passés un long moment sur le parking, à discuter musique, concerts et bière. Il ne s'était strictement rien passé de licencieux.
Chris habitait une ville voisine, à cinquante kilomètres de là, il venait trainer au Hangar de temps en temps, y répétait parfois avec des potes (il était bassiste) et " On aura sûrement l'occasion de se recroiser bientôt! ", avait-il lancé à Christy en s'éloignant, en la plantant là sans même lui faire la bise pour lui dire au revoir mais avec un sourire des plus charmants.
Une semaine plus tard, ça n'avait pas manqué, ils s'étaient effectivement recroisés et cette fois, Chris lui avait offert plusieurs bières: Le Hangar en servait différentes marques, des blondes, des brunes, des blanches, des abbayes de ceci, des trappistes, des licornes et compagnies, ça changeait tous les mois; " On va toutes les goûter! "avait-il annoncé.
Ils les avaient effectivement toutes goûtées.
Et à la fin de la soirée, nettement ivres, ils s'étaient à nouveau retrouvés sur le parking, à disserter à nouveau musique, concerts et alcools. Et cette fois, ils s'étaient fait la bise pour se dire au revoir. Carrément. Ou plus exactement, Chris s'était penché et avait très délicatement embrassé Christy sur chaque joue. Et puis il était parti après lui avoir dit un " A bientôt " parfaitement ensorcelant, pas juste une parole en l'air: un " A bientôt " aussi intense en attention qu'en intention.
Le weekend suivant, ça n'avait pas loupé, ils s'étaient retrouvés à nouveau et cette fois, Chris avait réclamé une visite des lieux, plus exactement des endroits les plus secrets du bâtiments. Il avait entendu parler du " grenier ", sous la coupole, mais personne n'avait jamais songé à l'y emmener. Et Christy n'était pas censée être autorisée à s'y rendre mais elle savait où étaient les clés.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent à faire le tour du stock de t-shirts et d'affiches promotionnels sous le parapluie de verre centenaire qui chapeautait le bâtiment, un grenier en bonne et due forme mais pas du tout d'origine puisqu'il avait été créé au moment de la réhabilitation, lorsque la salle de concert avait été dotée d'un plafond.
Chris avait réclamé les clés et " l'insigne honneur " d'ouvrir la porte, si bien qu'il avait aussi pu la verrouiller derrière eux, sans même que Christy sans aperçoive. L'éclairage n'étaient assuré que par quelques ampoules clairsemées et le vacarme du concert s'entendait à peine. Ils se turent très solennellement dès la porte franchie et entreprirent un tour des lieux en bonne et due forme, à pas lent, le nez en l'air pour admirer la structure impressionnante de la verrière et des toiles d'araignées crasseuses qui en pendouillaient.
Arrivés à mi-chemin, tout au fond des combles, à l'opposé de la porte, leurs regards s'accrochèrent, ils ralentirent le pas, Chris s'approcha, posa deux mains légères sur les hanches de Christy et l'embrassa avec une infinie douceur. Il y avait-là, très judicieusement situé, un vieux bureau assez haut sur lequel il l'assis et ils passèrent un assez long moment à s'embrasser.
Lorsqu'il commença à chercher à lui déboutonner son pantalon, à demi-mots Christy lui chuchota qu'elle n'avait encore jamais... Il continua à l'embrasser comme si de rien était et puis il lui répondit à voix basse, au creux de l'oreille, une phrase dont elle se souvenait encore: " On va prendre notre temps... Ce soir, j'ai juste très envie de te faire jouir ".
Christy eut la sensation qu'on venait de déboucher une bouteille de champagne dans son crâne. Elle trouva ça absolument charmant, elle en gémit alors qu'il l'embrassait cette fois très passionnément. Il finit de lui déboutonner son pantalon et il obtint ce qu'il voulait: qu'elle jouisse, tout simplement, sans la pénétrer le moins du monde.
Un vrai petit chaton aux doigts de fée.
Elle, son premier orgasme, du moins en compagnie. Elle connaissait le truc et pratiquait en solo depuis près de deux ans. Ce soir-là, elle eut la sensation d'accoucher de la femme qui était en elle. Rien de moins, oui.
Chris l'invita à aller le voir chez lui le weekend suivant: " Passe quand tu veux ".
Elle fit le trajet en train, le samedi après-midi. Elle était dans un de ces états bien familiers des adolescents: léthargie dépressive. Elle ne comprenait même pas trop pourquoi elle faisait le déplacement puisqu'elle se sentait aussi mal. Elle en conclue qu'elle partait à la recherche d'un minimum de réconfort, de compagnie compréhensive et attentionnée.
Lorsque Chris lui ouvrit sa porte, elle osa à peine lever la tête pour se laisser embrasser du bout des lèvres, furtivement. Il ne dit rien, la regarda entrer et vit bien que quelque chose n'allait pas. Il la suivit au salon, la laissa s'y installer et il alla mettre un disque. Faith, des Cure. Quand il se retourna vers ses fauteuils et son canapé, Christy avait disparu. C'est que le canapé tournait le dos à la stéréo et Christy s'y était très lamentablement affalée. Elle gisait, à peu près à demi morte, sur son flanc gauche, le dos bien calé dans les coussins moelleux. Voilà, elle était prête à ne plus bouger un cheveu de tout l'après-midi. Ce n'était pas très sexy mais elle s'en contrefoutait, ça avait le mérite d'être sincère. Et puis comme ça, elle ne dérangerait pas. Elle ne dirait rien de déprimant, elle ne ferait aucunement état de son désespoir, de sa morbidité, de sa stupidité, de son absence d'envie, non. On l'avait invitée, elle était venue, c'était faire preuve de tout l'enthousiasme dont elle était capable ce jour-là. A bien y réfléchir, elle avait bel et bien envie d'être là. Mais tout un grand ciel ombrageux l'envahissait, alors faire des civilités... C'était au-dessus de ses forces. En tout cas, elle était mieux là que chez elle. Chez elle, ça sentait l'essence. Là, sous les toits d'un vieil immeuble des vieux quartiers délabrés de cette ville qu'elle connaissait à peine, il y avait des poutres et un plancher en bois qui craquait un peu, une vague odeur d'encens, quelque chose de feutré suintait des murs, de la vieillerie, de l'âge, de l'ancestral, il y avait de la pierre, beaucoup de livres et de disques et dehors des pigeons roucoulaient.
Chris vint s'agenouiller tout à côté d'elle. Elle ne voulut même pas le regarder. Elle fit mine de dormir déjà, d'un repos éternel, oui. Elle avait coincé sa main droite sous son menton, sa main gauche contemplait les poutres, probablement très pratiques pour qui voudrait en finir encore plus vite. Chris ne disait toujours rien et elle lui fut très reconnaissante de ne pas lui demander si elle boudait à cause d'une mauvaise note en maths. Non, il ne dit rien. Il préféra s'adresser à cette jolie petite main posée sur son canapé. Du bout des doigts, il alla à sa rencontre, l'explora, la parcourut en tous sens, en prenant tout son temps. Christy ne leva pas le petit doigt. Et lui pouvait bien faire tout ce qu'il voulait, il était chez lui, et après tout, c'était fort agréable.
Il passèrent plus d'une heure ainsi, main légère sur main inerte et puis main plus pressante sur main devenue accueillante mais, toujours, le reste de leurs corps ne bougeait guère. Et puis de la main de Christy, celle de Chris passa doucement à son visage. Elle eu la sensation qu'il en dessinait les contours, qu'elle prenait forme au fur et à mesure que le bout de ses doigts passaient ici, puis là. De son visage, il passa aux épaules, aux bras et s'en revint à cette jolie petite main qui, à présent, saisissait et caressait à son tour. Il appuyait sa paume sur la sienne et c'était comme de le sentir tout entier sur elle.
Le jour faiblissait et le disque tournait en boucle.
Chris finit par la soulever du canapé et l'emporter dans la chambre.
Alors à chaque fois qu'elle le revoyait, elle revoyait d'abord en un éclair tout ce vieil après-midi se dérouler en boucle et à l'accéléré dans son crâne. Comme une grosse décharge de... Pfff... D'un amour délectable et sidérant, à chaque fois.
Et à chaque fois ils recouchaient ensemble et à chaque fois elle finissait par repartir pour de nouvelles aventures. Elle ne tenait pas en place et lui était toujours là quand elle revenait, l'un et l'autre toujours seuls.
Et vous savez quoi?
Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.
Ha!
Mais cela n'explique en rien la disparition brève, fugace et pourtant bel et bien " réelle " du guitariste lead quelques secondes avant ces charmantes retrouvailles.
Non, cela ne l'explique en rien, cela n'explique rien, mais alors vraiment rien du tout.
Laurel et Hardy... Pardon, Chris et Christy s'en allèrent ensemble à la recherche d'une bouteille de whisky dans les loges puis, ainsi décemment armés et ravitaillés et même carrément revigorés, des loges, ils se dirigèrent d'un pas vif et alerte et surtout très décidé vers l'arrière-scène où officiaient les régisseurs et autres ingé son afin de demander à tous ceux qui avaient mangé du poulet s'ils n'en ressentaient pas quelques effets secondaires un peu étranges.
Elle profita d'une pause entre deux morceaux pour signaler aux personnes ici présentes qu'elle se sentait barbouillée et qu'elle se demandait si par hasard le dîner n'était pas en cause et d'autres personnes se sentaient-elles patraques?
Non.
Bien entendu, non, personne d'autre ne voyait disparaître et réapparaitre des musiciens.
Elle se renfrogna et, en retournant au près de Chris, qui était resté un peu en arrière, en le voyant là où il n'aurait pas dû être, car le public n'était guère autorisé de ce côté-ci de la scène, en le voyant là, elle se dit que ce devait tout simplement être sa présence qui l'avait troublée: elle l'avait peut-être aperçu du coin de l'œil sans en avoir conscience et l'information " Chris est dans la place " avait causé une petite surchauffe, voir un léger court-circuit dans son crâne, d'où la disparition du guitariste.
C'était tout à fait plausible, il faut bien l'avouer.
Oui, beaucoup plus plausible qu'une quelconque intervention angélique car, comme tout un chacun le sait parfaitement depuis la nuit des temps, les anges ne lèvent jamais, mais alors jamais le petit doigt en aucune façon, en aucun cas, pour faire quoi que ce soit. Même pas pour prendre leur thé à la british, car d'ailleurs, ils ne prennent pas le thé, c'est bien connu.
Ils jouent de la harpe et de la trompette, en dansant sur de petits nuages roses, en sautillant gaiment (très gaiment, d'ailleurs, car en vérité je vous le dis, ils sont tous gays... Pédés comme des phoques, comme on dit), en sautillant gaiment, donc, autour de la Sainte-Vierge (la seule femme, la seule lady, la seule dame qui mérite d'être ainsi consacrée " dame ", c'est à dire la seule qui ne soit pas une salope, dans tout l'univers créé et même incréé... dans tout l'univers " étant ", disons).
Oui, voilà tout ce à quoi ils sont bons.
Très bons. De grands danseurs, vu qu'ils n'ont que ça à foutre.
Voilà, il valait mieux éviter de mentionner le mot " ange " aux oreilles de Christy.
Non pas que sa grand-mère l'ait trop bassinée avec ses histoires de bêtes à plumes, non, étant donné que sa grand-mère, Christy l'avait très peu connue et ce n'était guère un mal.
Non, c'était beaucoup plus grave que cela.
La raison, c'est que Christy, oui... C'est un fait incontestable, Christy en avait malheureusement bel et bien vu un le jour de son assomement (si si, ce mot existe. Maintenant, il existe).
Et visiblement, si l'on peut dire, ils ne s'étaient guère quittés bons amis.
Non.
Pourtant, l'ange avait été plutôt cool, d'une certaine façon, en montrant certaines choses sympathiques à Christy, ce jour-là, durant les quelques secondes que durèrent son évanouissement (on peut aussi dire " évanouissement ", oui, je le sais et je le prouve).
Par exemple, il lui montra son futur époux, Chris, bien qu'il lui apparu un peu comme une photo floue, et après tout elle n'était pas encore pubère à cet âge (si si, ça joue), on n'allait pas non plus tout de suite lui donner son numéro de téléphone. Mais l'image et le souvenir qu'elle en garda étaient suffisamment clairs pour que, lorsqu'elle rencontra Chris, elle sut qu'il y avait de fortes chances pour que ce soit lui.
Ce qui, bien sûr, la fit enrager.
Mais elle sut n'en rien montrer. Pendant des années, elle s'était habituée à considérer son expérience, sa rencontre avec ce sapin de noël ambulant (brillant de mille feux, n'est-ce pas) comme quelque chose qu'elle avait dû rêver, un mauvais rêve, un rêve stupide qui, même s'il contenait quelques éléments qui venaient à se vérifier, n'en restait pas moins un rêve stupide et c'est juste le hasard qui fait bien les choses. Ainsi, lorsqu'elle rencontra Chris, elle mit un point d'honneur à ne pas en faire un mari. Elle voulait bien en profiter, un peu, voir même parfois beaucoup (il lui était arrivé de passer une semaine entière chez lui) mais elle avait son libre-arbitre, n'est-ce pas, alors en faire son mari comme il était écrit, bon, bah non. Il en était hors de question.
Ca ne passait pas.
Le destin, tout ça, les choses écrites d'avance, bah non, elle, ça ne la bottait pas.
Pourtant, Chris, elle en était folle, elle en raffolait, elle l'avait dans la peau. Elle adorait aussi coucher avec d'autres mecs mais toujours, à chaque fois, elle ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison et certains avaient beau être magnifiques, merveilleux, charmants, époustouflants, certains avaient beau l'exalter, la faire rire, l'émouvoir... Non, rien à faire, toujours Chris les dépassait tous au moins d'une tête.
Bon, et puis il n'y avait pas eu que cela. Si encore il n'y avait eu que ça, ce serait peut-être passé, au final.
Mais non, cette grande folle de lampadaire désincarné n'avait rien trouvé de mieux que de faire le malin et de lui amener, en prime, sa mère.
Sa mère morte, bien sûr.
Elle était là, pénard, au paradis, semblait-il, pendant que Christy, elle, se tapait des poissons panés brulés et des haricots verts graisseux pleins de fils.
Et elle était là, toute contente, au milieu des verts pâturages et des lampions flottants, et elle souriait bêtement, l'appelait sa " petite fille chérie que je suis si contente de revoir " mais non, Christy n'avait pas trouvé ça cool.
Alors oui, sa mère l'aimait toujours incommensurablement et la Queen of the stone age aussi, grand bien leur fasse, et sa mère était bien désolée de ne pas avoir pu rester plus longtemps (" J'étais malade, personne n'y pouvait rien "), bah voyons, mais Christy était restée plantée là avec tout ça en travers du gosier.
La grande folle illuminée lui avait dit que "Nous sommes toujours là pour toi " et encore " Tout est toujours pour le mieux " et la dernière chose dont Christy se souvenait, c'était d'avoir répondu " Ouais, bah c'est ce qu'on verra! ".
Et sur ce, elle s'était réveillée avec un affreux mal de crâne.
Ca commençait bien.
Alors les chuchotements qu'avait surpris sa grand-mère étaient bien en rapport avec cette " vision " qu'avait eu Christy qui ne voulait plus qu'une chose: prendre ses apparitions en faute. Elles étaient là? Elles pouvaient donc lui parler, alors elle leur posait des questions ou leur racontait des choses affreuses pour les énerver mais bien sûr, jamais personne ne répondait. Ou encore, puisqu'elles étaient sensées être là, et bien elles devaient donc être capable de rallumer ces bougies aux pieds de leur chère Sainte-Vierge? Non? Comme c'était surprenant! Ou puisqu'elles savaient tout (car Christy était revenue de son " voyage " avec la curieuse sensation que, " là-bas ", tout le monde savait tout), elles seraient sans doute capable de lui expliquer comment réparer un pneu crevé? Mais non. A chaque fois, les questions restaient sans réponse et à chaque fois, Christy, après les avoir mises au défis de faire ceci ou d'expliquer cela, puisqu'elles étaient si malines, Christy mettait, elle, un point d'honneur à faire ceci ou à apprendre cela. " Ah oui? Vous êtes là? Et bah moi, je suis beaucoup plus là que vous en tout cas, et je le prouve! ". " Ah ouais! Vous savez tout, hein? Bah en tout cas, vous n'êtes pas capable de réparer un phare, moi si! ".
Elle était devenue vraiment très débrouillarde.
Lorsque son père lui avait offert une mobylette, ce jeu des questions sans fin, à jamais sans réponse, avait fini par la lasser. Elle avait essayé sa mobylette, qui faisait un boucan d'enfer... "  Je n'ai besoin de personne en Harley Davidson... J'irai peut-être au paradis mais dans un train d'enfer..."… et elle s'était dit que de toute façon, désormais, même si des anges tentaient de lui parler, avec tout ce boucan, elle ne pouvait plus rien entendre. L'idée l'avait fait sourire et elle s'était lancée dans la personnalisation de son engin, sans plus rien demander à personne, sinon quelques conseils à son père.

Restait à résoudre le pourquoi de la disparition du guitariste.
Elle avait besoin de lunettes, voilà tout.
L'âge.
Elle voyait mal – c'était le cas de le dire, un ange enlever quelqu'un ou le cacher derrière ses petites ailes durant un quart de seconde, juste pour l'ennuyer elle ou lui faire un petit coucou en passant, un signe autrement dit? Les anges sont beaucoup trop feignasses pour ça. A la rigueur, si quelqu'un vous assomme ou que votre cœur vous lâche, ils profitent de l'occasion mais ça s'arrête là.
Il lui restait la possibilité de se résigner, d'aller consulter un oculiste, un neurologue... Et là tout de suite, elle avait autre chose à faire. Le concert allait bientôt finir. Elle retourna au merchandising et y resta un bon moment en compagnie de Chris, jusqu'à ce qu'il soit évident que les gens encore présent ne dépenseraient plus un centime ailleurs qu'au bar.
Tout fut plié, rangé, rechargé dans le van. Chris faisait un roadie des plus efficace.
Le bâtiment était tellement vaste que des chambres avaient été aménagées sur deux étages, afin de loger les groupes à moindre frais. L'ameublement était relativement spartiate mais c'était très propre, très calme, le petit-déjeuner était fourni et l'un ou l'autre des employés restait toujours sur place en cas de problème.
A la fermeture, à une heure du matin, le groupe fut invité à libérer les loges et à gagner ses " appartements ".
C'est à ce moment-là que le guitariste réapparu, si l'on peut dire.
On ne s'inquiétait pas encore: il avait prévenu qu'il allait faire un tour pour se dégourdir les jambes, comme souvent après un concert.
Il arriva au milieu du branle-bas de combat général: les musiciens, leur " entourage ", Christy aidée de Chris, des bénévoles, tout le monde faisait le tour des lieux pour partir sans oublier aucun sac, aucun téléphone, aucune bouteille encore gaillarde.
Tout à coup, dans le tumulte, quelqu'un s'était écrié " Hey! Chris, man, you're here! ".
Le monde est petit, c'est bien connu, celui de la musique encore plus, et celui du " rock " c'est Lilliput.
Christy se retourna et vit le guitariste et Chris, tous deux radieux, se donner une grande accolade fraternelle et chaleureuse (en anglais on pourrait dire " a big hug " mais bon).
Ils avaient fait connaissance deux ou trois années auparavant, en Suède, un soir, dans un bar où leurs looks respectifs les avaient naturellement amenés à engager la conversation. Ils avaient ensuite passé quelques soirées à boire des coups et à parler musique, puis politique et même vie de couple. Ils ne s'étaient encore jamais revus depuis mais avaient gardé un bon contact par mail. Ils avaient bien sûr prévu de se retrouver ce soir-là mais le guitariste commençait à se dire que le rendez-vous était manqué...
Christy, elle, ne savait même pas que Chris était allé en Suède.
Toutes ces choses furent racontées quelque part entre les loges et la chambre où Christy avait posé son sac de voyage, une chambre simple avec un seul grand lit, autrement dit le grand luxe.
Ils s'installèrent tous les trois dans cette chambre et restèrent à papoter et à boire de l'eau et du coca pendant que des gloussements, des bruits de courses, de meubles bousculés et de grands éclats de rire leur parvenaient des chambres voisines.
Le guitariste raconta qu'il avait trouvé des chevaux non loin de là, il avait franchit la clôture et passé un moment à les caresser, à leur parler, à se faire renifler par des naseaux tous chauds et tous doux et finalement, il n'avait pas pu résister, il s'était lancé à en monter un.
Christy n'en croyait pas ses oreilles:
" - You rode a horse?!
- Yes, I rode a horse, he was very nice, he didn't throw me down, we walked a bit, it was lovely!
- You rode a horse?
- Yes I rode it. I didn't fuck it, if that's what you're insinuating, young lady. I rode it, yes, I play in a rock band and I can ride horses under the moon if I care to! What do you think? That I can't ride? I can... Actually I suck at horseriding, but I can and I did, yes!
Et la discussion s'orienta ainsi vers toutes ces choses curieuses qui peuvent survenir sur la route, pendant une tournée, un concert... Les expériences burlesques induites par des drogues, l'alcool ou parfois juste la fatigue ou des états émotionnels intenses.
Christy en profita:
" - Yes, like tonight, during the show, I was watching you guys play and for a second I thought you had disappeared, for a second I lost sight of you (not all of you just you), I had never had such an optical illusion before. I thought someone had made a joke with the mushrooms, at dinner. It freaked me out a bit. Then I saw Chris was here and I figured it was his presence that freaked me out!
- I freak you out?
- Yes, well, I mean sometimes you disconcert me!
- Oh really?
- Yes, you do! "
Le guitariste laissa les deux tourtereaux se faire de grands sourires pendant quelques secondes puis il reprit:
" - You know, it's interesting what you say, about the disappearing... "
Il attendit d'avoir récupéré toute leur attention avant de continuer, plus sérieusement:
" - It's like a nice allegory... You know, sometimes we concentrate so much on what we do... There seem to be a place in the middle of our brain, when I concentrate I stand there in the middle of my self, so to speak, and everything else disappears, I even lose awareness of my own self and suddenly I kind of wake up and realise I'm still there doing what I'm doing and that there are other people or just walls around me. It often happens when I play, I concentrate so much on the music that I get lost into it, I disappear and there's only music left.
Maybe this is what you saw. Maybe I was playing a god damn good kicking ass solo and it filled me up and swallowed me all for a second. It robed me of my substance and gave it a new shape into sound!
Sound is a vibration, a wave, atoms are waves, the whole world is made of sound, the whole world is made of music, Tolkien wrote about it (in the Silmarillion) and he was god damn rigth! A smart man, this guy! "
Un silence se fit dans la pièce. Pendant un instant, tout fut calme autour d'eux, même dans les chambres voisines. Ils souriaient, tous les trois, béats.
Christy les ramena sur terre:
" - Yes, it was during one of your solos... Just before you played Faith. God damn knows why you played that song, it was odd! "
Elle lança un coup d'œil à Chris qui évitait son regard sans pouvoir réprimer un petit sourire malin, suspect.
Le guitariste expliqua:
" - Yeah! We enjoy surprising our audience from time to time, educating it a bit... It's Chris who asked if we would play a Cure song. Ha! A " cure song ", funny... We talked on the phone this afternoon, he said he would be there and he asked what we would be playing and I told him we still hadn't decided what cover we'd do and he mentioned The Cure... "
Et Chris de préciser à Christy:
" - He'd told me about their new driver so... "
La new driver se sentit alors toute chose... Le guitariste en profita:
" - See? You see now? She's all disconcerted, indeed! And I think it's the perfect moment for me to leave you two, have a good night! "
Il les laissa, tout sourire.

Christy leva le camp le lendemain avec sa petite troupe, comme il se devait.
Ce fut un mois réjouissant, bien entendu. Elle passa des heures à discuter avec le guitariste en buvant du coca après les concerts. Le dernier soir, ils étaient si moroses à l'idée de devoir bientôt se séparer qu'ils se rapprochèrent vraiment beaucoup, histoire de compenser, juste une nuit.
Christy et Chris se marièrent moins d'un an plus tard, les Dirty Flames étaient de passage dans le pays, ils jouèrent au mariage.

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