13.10.2010

Fictions

On constatera l'apparition d'une nouvelle liste de liens, tout en haut à droite de cette page: "Fictions".

Elle regroupe toutes les nouvelles ou mini-nouvelles écrites à ce jour, depuis 2005 (sauf une, La Licorne des Mers, bien en ligne mais dont le codage semble avoir foiré). Je n'écrivais pas de nouvelles avant 2005.

17 octobre, edit: Ah non, il en manquait une! que voilà (postée à l'origine le 22 avril 2009) (il y aurait aussi à déterrer Les confidences de Gribouille mais c'est inachevé... on verra) :

 

 

Au 16ème



There's perfume burning in the air
Bits of beauty everywhere…

-
Blue alert - Madeleine Peyroux


Il vivait dans une jolie petite maison, fort élégante, une bonbonnière toute pleine de vieux meubles, de tapis, de guéridons précieux, de bibelots cocasses. Le parquet grinçait un peu, la peinture des boiseries s'écaillait légèrement.
Au rez-de-chaussée, on trouvait le grand salon, la salle à manger, la cuisine, son atelier et à l'étage les deux chambres, le bureau et la salle de bains.
Il avait un atelier, c'est ainsi qu'il pouvait vivre là, en toute oisiveté.
Il avait été engagé par la propriétaire des lieux. Ils vivaient ensemble. Elle l'appelait son "jeune homme de compagnie". Officiellement, il était son secrétaire, bien qu'elle n'en eut pas besoin d'un et, d'ailleurs, il ne faisait aucunement office de secrétaire. Le terme était tout à usage administratif.
Il était artiste, un touche à tout. Il peignait, dessinait, écrivait, prenait des photos. Elle se chargeait de lui trouver des acheteurs et elle le rémunérait généreusement, même quand elle n'en trouvait pas.
La maison était nichée dans un petit jardinet tout bouché d'arbres fruitiers, foisonnant de fleurs, de lianes envahissantes. Il fallait baisser la tête après avoir passé la grille, on avançait alors dans un tunnel de glycines et de rosiers grimpants, on croisait un cognassier tout moussu, un vieux lilas à fleurs mauves, d'énormes hortensias bleus. Le muret, surmonté d'une grille, qui faisait le tour de la petite propriété, était tout surchargé de glycine, de clématite et de chèvrefeuille. A la belle saison, en entrant dans ce jardin, on avait la sensation prenante de plonger dans un flacon de parfum.
Ainsi, la maison se cachait, un peu, aux yeux des passants, rares, de la petite ruelle sur laquelle elle donnait. C'était un quartier presque campagnard, hautement bourgeois, quelque part dans le 16ème, à Paris.

Il passait de nombreux après-midi dans des salons de thé, les plus chics. Il aimait le son de la soucoupe de porcelaine, chargée de sa lourde tasse, que la main délicate de la serveuse posait sur le bois verni ou le marbre de sa petite table.
Il commandait un thé ou du café, une pâtisserie. Il aimait dépenser là pour un encas léger ce que d'autres auraient payé pour un vrai déjeuner dans un petit restaurant bon marché. La futilité, le goût du geste tout purement esthétique, la lenteur paisible des heures, les couleurs des entremets, le feutré des conversations, les chignons impeccables des vieilles clientes, la taille si fine, si fine de la serveuse valaient bien cette note exorbitante.
Il lisait, il crayonnait et offrait parfois un portrait croqué à la dérobée à un client célèbre qu'il appréciait.
Dans un certain établissement, il était tombé en fascination tout particulièrement devant l'une des serveuses. Lorsqu'il l'avait vue pour la première fois, il avait craint qu'elle ne soit que de passage. C'était aussi la première fois qu'il lui prenait la fantaisie d'entrer dans un pareil lieu.
Elle était restée. Il venait souvent. Elle semblait sortie d'un film des années trente, ses jupes et ses robes tombaient toujours en dessous du genoux, elle portait toujours des bas, ou bien était-ce des collants, de petits chemisiers élégants, des chaussures ravissantes. Il attendait le passage de sa main devant lui lorsqu'elle posait la tasse, la note, revenait enlever le tout. Sa peau blanche, ses articulations menues, ses doigts légers, les ongles parfaitement manucurés, un rouge à lèvre discret sur les lèvres fines, une touche de crayon sur les paupières pâles, les yeux noisettes toujours vifs et gais, une voix douce et mélodieuse.
Une menue gravure de mode.
Lui n'était d'ailleurs pas en reste.
Toujours impeccable, même dans un style négligé, tel que pantalon de velours et chemise en lin ; toujours vêtu de neuf, toujours propret, rasé de prêt, familier des coiffeurs, toujours légèrement parfumé. On n'aurait pas été étonné de le trouver poudré.
Il se disait gay.
Il avait toujours pensé qu'il l'était, depuis qu'il était en âge d'y songer.
Il avait toujours côtoyé des gays pendant son enfance, il trouvait qu'ils lui ressemblaient. Pour lui, on était gay ou hétéro comme on était blond ou brun.
Pourtant, il n'avait jamais échangé que quelques "caresses" avec un autre homme et, à vingt-deux ans, il commençait à entrevoir en lui un être presque asexué.

Il gardait de son passage aux Beaux Arts toute une petite collection d'amies charmantes. Il les emmenait prendre le thé de temps en temps. Il les écoutait babiller, buvait leur sourires et savourait toutes ces petites choses qui les rendaient si féminines: leurs sacs toujours tous pleins d'un nombre incroyable de choses introuvables, les bagues, les colliers, la science du maquillage, les coupes et couleurs de cheveux changeantes, leurs histoires de mecs, de cul, leur mère, la mode, le cinéma…
Il avait quelques souvenirs cuisants des jours ou l'une ou l'autre avait essayé de le séduire, de le draguer.
Il concevait mal comment une fille pouvait oser une telle tentative alors qu'il affichait si clairement et honnêtement son orientation.
Il se souvenait d'une main qui avait pris la sienne, presque innocemment, l'air de rien. Il se souvenait du regard alors échangé, de la sensation effrayante que sa propre main était soudain envahie par un flot de glace : tout son bras allait être congelé, saisi d'un gel irrémédiable, pour finir par tomber, sans aucun doute, mort. Il avait mis un temps fou à oser retirer sa main, par égard pour son amie, pour ne pas la heurter.
Il n'avait rien dit, elle n'avait pas insisté.
Une autre fois, à une terrasse, c'était une main qu'on avait posée sur sa cuisse, la fille faisant mine d'imiter, moqueuse, un geste qu'on avait eu envers elle mais son regard, encore une fois, et sa façon de laisser sa main posée plus longtemps que nécessaire, de la faire remonter peut-être un peu trop loin du genoux, avait eu un effet absolument nul, annihilateur, sur sa cible : tout à coup, il s'était senti profondément absent face à une personne qui lui indifférait totalement. Il avait un peu souri, pour faire mine de trouver l'imitation amusante, réflexe poli, se sentant devenir pur intellect, il s'était détourné pour allumer une cigarette, s'était légèrement reculé dans sa chaise pour se mettre à fumer dans une pose fort nonchalante, très détaché.
Il n'y avait pas eu à insister non plus. Il avait croisé les jambes, laissé un silence passer puis lancé une remarque grinçante sur la robe d'une passante.

Il portait la plupart du temps du noir et des couleurs sombres et souvent une cravate, comme il n'écoutait qu'Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Fred Astaire, Nat King Cole, Duke Ellington, Ray Charles, Billie Holiday, Doris Day, Marlene Dietrich, Rita Hayworth et Madeleine Peyroux. Du velours, du lin, du coton, de la laine, du cachemire, parfois même de l'angora, de la soie, du tweed, des tons profonds de bruns ou de violet, de vert, de gris avec, pour seule note voyante, une cravate parme, grenat, vert amande ou orange vif.

Sa patronne, logeuse et amie, de quinze ans son ainée, avait toujours été célibataire, elle n'avait pas d'enfant. Elle tirait ses revenus de sources quelque peu obscures, d'héritages, de bons placements… Il ne savait trop. Elle avait des amants, rentrait chez elle souvent tard et seule. Ses liaisons se succédaient sans heurts, sans jamais une scène, elle lui en parlait, pouvait tout raconter sans jamais une once de gêne.
Il l'avait rencontrée deux ans auparavant, dans un bar. Arrivé chacun en compagnie de toute une bande d'amis, ils s'étaient retrouvés voisins de table, ils avaient échangés quelques mots et, de banalités en plaisanteries, s'étaient retrouvés engagés dans une conversation où se mêlaient art et jardinage, absorbés l'un par l'autre jusqu'à en délaisser tous les autres convives.
A l'heure de la fermeture elle lui avait dit : "J'aimerais vous revoir", il lui avait répondu : "Je suis gay", ce à quoi elle avait rétorqué : "J'aimerais vous revoir tout de même".
Il l'avait invitée chez lui, elle avait vu ses productions, trouvé son studio abominable, il s'était plaint de son manque de temps et d'espace pour créer, elle se sentait seule. Elle lui avait offert une nouvelle adresse et un emploi, livrés sur un plateau d'argent. Une lubie. L'idée lui était venue, elle l'avait lancée, il l'avait saisie.
La chose s'était faite.
Deux ans plus tard, ils en étaient toujours tous deux ravis.
Ils avaient une relation charmante.
Un matin, après une promenade, il avait eu l'idée de lui offrir un bouquet de fleurs.
Il avait oublié ses clefs, il avait sonné. Elle avait ouvert, encore en nuisette et peignoir en soie, les yeux cernés après une nuit trop courte, ou bien trop longue, le teint quelque peu cireux. Il était aux alentours d'onze heures, il faisait beau et il se tenait là, frais et souriant, sur le perron, comme un écolier le jour de la fête des mères, son bouquet mousseux à la main, un bouquet de roses bourbons rose pâle un peu cendré, aux tiges courtes, aux fleurs odorantes toutes grandes écloses. Elle avait ri, elle avait battu des mains, sautillé, ses pieds nus sur le carrelage de l'entrée. Elle avait saisi le bouquet de la main gauche, ou plutôt avait joint sa main à celle qui le tenait, et avait passé son autre bras autour des épaules de son livreur, posant sa main droite sur sa nuque et l'attirant à elle pour mieux lui embrasser la joue.
Il s'était senti soudain tout benêt, tout bête, bonnement content. Il avait souri de plus belle en retour.
Il lui était venu à l'esprit l'image du muret surmonté de la grille et de la glycine qui poussait contre, enlaçait la pierre et le fer, et pesait sur eux de ses lourdes grappes mauves au parfum capiteux.
Il s'était senti tel ce mur, une liane toute entortillée autour de lui, le faisant prisonnier, l'embaumant. Allait-il finir par céder sous son poids? Etouffé? Ou bien plutôt cohabiteraient-ils jusqu'à ce que ses pierres s'effritent, jusqu'à ce que la sève cesse de nourrir la plante?
Ils dansaient parfois, lorsqu'elle rentrait tard d'une soirée et qu'il était là, encore debout, à lire dans le salon, écoutant un disque en sourdine, ou bien fumant, les yeux dans le vague, sans rien faire du tout. Pourtant il ne l'attendait pas et il lui arrivait, à lui aussi, de sortir tard, encore plus tard qu'elle ou bien de s'enfermer dans son atelier, où elle n'allait le voir que si la porte était au moins entrouverte. Seulement, parfois, elle rentrait, encore légèrement éméchée, toute animée des festivités qu'elle venait de quitter, des conversations qu'elle avait eu, de la musique qu'elle avait entendue, des nouvelles têtes qu'elle avait rencontrées et elle le trouvait là, comme une épouse mondaine et fidèle retrouve son mari pantouflard et casanier, elle lui racontait quelques petites choses, s'affalait un instant à ses côtés dans le canapé ou bien à ses pieds sur le tapis, il l'écoutait quasiment sans dire un mot ou bien, s'il était d'humeur, nourrissait la discussion, l'interrogeait sur les connaissances qu'ils finissaient par avoir en commun… Un soir, alors qu'il écoutait du Fred Astaire, elle avait soudain reconnu la voix, l'atmosphère de comédie dansante et elle lui avait dit : "Oh, dansons!". Il avait cédé comme un père à sa fille qui lui réclame une glace par un bel après-midi d'été. Elle s'était levée d'un coup, avant même qu'il réponde, avait monté le son, lui avait tendu la main et il s'était laissé tirer de son siège et mener dans une danse un peu vive, à peine titubante.
Les circonstances s'étaient reproduites, et ainsi la danse de deux heures du matin était devenue comme un petit rituel à la fréquence erratique.

 

 

 

 

Commentaires

Excellente idée de nous mettre tes textes sous le nez :-)

Écrit par : Aphrodite | 17.10.2010

Merci, oui, je trouve franchement qu'ils sont plein de bonnes choses :D Ce serait dommage que je garde tout ça pour moi!
J'ai passé une bonne partie de l'après-midi le nez dans mes archives, c'est fou ce que j'ai pu écrire, et parfois de jolies choses, quand même, je suis contente de moi, voilà. Là, j'ai à peu près réussi à en classer à peu près 9kg. A peu près autant que mon neveu. Voilà, j'ai un gosse! Plus de 15 ans de papier... Et encore, quand je pense à toutes les choses qu'il me resterait à imprimer... Les bras m'en tombent.
Bref, oui, soyons fières de ce que nous faisons!

Écrit par : heidi | 28.10.2010

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