20.11.2010

Rencontre

Nouvelle nouvelle: fidélité, exclusivité, polyfidélité, etc...

J'ai parfois la sensation de m'amuser à la rédaction de manuels d'éducation sexuelle et amoureuse pour adolescents de 13-14 ans. Des manuels dont j'aurais eu bien l'usage, à cet âge (ou même plus tard). Dans vingt ans, je serai peut-être capable d'écrire ceux dont j'aurais besoin à présent.
Quelque part entre pragmatisme et utopie.
15, 17, 18, 19 novembre 2010
Soundtrack: No Land's Man – The Young Gods



Rencontre


Elle le rencontra dans une boutique de disques. Elle s'était approchée de la caisse avec les quelques vieux vinyles qu'elle avait choisis pour étoffer sa collection. Là, un client coiffé d'un bonnet discutait avec le vendeur, il avait réglé ses achats, et les deux hommes discutaient d'elle-ne-savait-quoi. Elle ne faisait pas attention, elle attendait qu'ils aient fini, la tête ailleurs, elle attendait que le client s'en aille, lui laisse la place. Un mot dû l'interpeller, la ramener sur terre, ou bien elle commença à s'impatienter, au bout de dix ou quinze secondes et plutôt que de fixer le vide, elle regarda le vendeur, le client, le vendeur, le client, elle commença à écouter et surtout elle commença à trouver un air familier au visage du client.
Il vit qu'elle semblait s'intéresser à ce qui se passait, il la regarda.
Les échanges de regards sont importants, on n'y peut rien.
Il pensa qu'elle s'intéressait à la conversation, qu'elle allait s'y joindre.
Elle cherchait à qui il lui faisait penser, car à présent il lui rappelait quelqu'un, elle se demandait si, peut-être, elle ne l'avait pas déjà vu quelque part.
Elle ne dit rien.
Cela le décontenança un instant, puisqu'il s'attendait à ce qu'elle parle. Il la regarda d'un air un peu interloqué, comme si elle venait de dire quelque chose de cocasse, comme si elle venait d'interrompre la conversation d'un mot pointu.
Le vendeur continuait de parler tout en rangeant des boîtes de cd, il semblait capable de continuer seul pendant un moment comme ça. Le client lui rendit un peu son attention, lui confirma quelque chose.
Puis le vendeur songea enfin à s'occuper de son autre cliente.
L'homme, au lieu d'en profiter pour s'éclipser, regarda la scène, comme s'il attendait que la femme ait payé pour reprendre la conversation où elle en était restée, c'est à dire à peu près nulle part.
Il la regarda présenter ses disques, sortir son porte-monnaie de son sac. Elle avait des gestes fébriles, nerveux. Il ne pensa pas que c'était peut-être lui qui la rendait nerveuse mais que ce pouvait être l'effet d'un léger énervement après avoir eu à attendre alors qu'elle était peut-être en retard à un rendez-vous. Peut-être était-elle fumeuse et elle n'attendait plus que de pouvoir sortir pour s'en griller une.
Elle le regarda encore alors que le vendeur pianotait sur le lecteur de carte bancaire.
Décidément, il lui rappelait quelqu'un mais, cela l'horripilait, elle n'arrivait pas à se souvenir qui.
On se souvient des gens plus facilement dans les endroits où l'on s'attend à les voir, où il est naturel de les croiser, dans leur environnement habituel. Quand on les croise ailleurs, c'est comme s'ils avaient changé de coiffure et même de couleur de cheveux. On ne les remet plus bien. Surtout si, en plus, ils ont la tête couverte d'un bonnet.
A présent, il avait la sensation qu'elle était nettement décidée à lui demander quelque chose, qu'il avait fait ou dit quelque chose qui demandait explication. Il attendait toujours qu'elle lui parle et, tout ce qu'elle faisait, c'était le regarder d'un air contrarié.
A présent, alors qu'elle avait tapé son code, que le vendeur enfournait ses achats dans un grand sac, les deux clients se regardaient comme un vieux couple qui attend de se retrouver sur le trottoir pour se dire quelque chose en toute discrétion.
Il vit qu'elle prenait le sac, qu'elle était prête à sortir, qu'elle disait "au revoir" au vendeur. Il l'imita en se contentant pour sa part d'un petit signe d'adieu, et il la précéda à la porte : il ouvrit, se retourna en lui barrant le passage, la main gauche sur la poignée, la porte s'ouvrant à sa gauche et à présent c'est lui qui semblait l'avoir reconnue, toujours légèrement décontenancé.
Elle cru un instant qu'il allait lui céder le passage puis non, ou alors qu'il allait lui demander quelque chose?
Et puis rien ne vînt, ni d'un côté ni de l'autre.
Il commença à se sentir amusé, comme cela arrive parfois lorsqu'on fait un pas de côté pour céder le passage à un passant qui vient en sens inverse, que celui-ci fait aussi un pas du même côté en même temps, et qu'on se retrouve ainsi, l'espace d'une seconde ou deux, à danser sur le trottoir avec un inconnu. Il sourit un peu.
Elle s'avoua vaincue: elle ne parvenait pas à se souvenir, cela l'énervait et elle avait envie de savoir, elle sentait qu'elle n'avait pas à faire à n'importe qui, pas un sosie de quelqu'un mais à quelqu'un:
"Excusez-moi...", commença-t-elle comme toute bonne tête-en-l'air en a l'habitude après avoir omis d'écouter la question qu'on vient de lui poser, "J'ai l'impression que votre visage m'est familier mais je n'arrive pas à me souvenir...".
Elle laissa sa phrase en suspend, elle ne voulait pas lui demander franchement, impoliment, son identité. Elle souhaitait juste excuser ses regards trop appuyés. Et peut-être se faire répondre un "Oh! Oh ce n'est rien, ça arrive!", et c'est tout. On pourrait toujours partir chacun de son côté comme ça, sans rien ajouter.
Mais l'homme était en effet "quelqu'un", quelqu'un qui avait l'habitude, dans cette ville, d'être reconnu, parfois, surtout par des amateurs de musique. Et ils étaient dans un magasin de disque, après tout.
"Oh! Peut-être à un concert, alors!", fit-il.
Elle comprit qu'il suggérait discrètement, non qu'il assistait souvent à des concerts mais qu'elle avait pu le voir sur scène.
Une fois mise sur la piste, elle trouva bien vite.
Elle se sentie confuse. Il ne s'agissait pas d'un petit musicien de la région. Il avait près de trois décennies de scène internationale à son actif. Elle se sentit un peu honteuse de ne pas avoir trouvé toute seule. Elle se sentie un peu impressionnée de se tenir ainsi aux côtés d'un homme à la fois renommé et talentueux. Elle avait eu la chance de le voir une fois sur scène, d'assez près, et en avait vivement apprécié la présence.
Son visage s'éclaira: "Oh! Oh, oui, pardon! Oui, je me souviens maintenant, désolée! Je cherchais, je cherchais et je ne trouvais pas! Désolée!".
Il se demanda de quoi il y avait tant à être désolée. Il la trouva très touchante. Il lui céda le passage, il sortit à sa suite.
Une fois sur le trottoir, elle ne savait plus du tout où elle en était ni ce qu'il convenait de faire. Dans quel sens voulait-elle seulement partir? Devait-elle lui dire simplement "Au revoir" ou lui dire qu'elle appréciait beaucoup sa musique? Une phrase commença à parvenir à se former dans sa tête: "Eh bien, au plaisir de vous revoir un jour à un concert!".
Voilà, il avait finit de refermer la porte du magasin, il n'avait pas tourné les talons pour s'éloigner avec un " Au revoir " précipité, il se tournait vers elle qui n'était pas partie non plus, elle s'apprêtait à lui dire "Eh bien, au p...". Ils se regardèrent. Et les mots refluèrent dans sa gorge.
Elle eut la sensation qu'elle venait de se faire assommer.
Lui, il vit qu'elle s'apprêtait à lui dire quelque chose de poli, il attendit. Il attendait en la regardant.
Il ressentit soudain de la compassion, de la tendresse pour ce petit être perdu, confus, nerveux, incertain. Un être incertain mais qui ne détournait pourtant pas les yeux, comme un capitaine de navire ne détourne pas son attention d'un phare, par nuit de tempête.
Comme un capitaine de navire par nuit de tempête, elle se sentait prête de paniquer, avec tout sa tête si vide alors qu'il lui aurait fallu trouver quelque chose à dire, au moins pour être correcte.
"Par où vous allez?", lui demanda-t-il.
La question la soulagea, comme une bouée de secours lancée au capitaine naufragé:
"Oh, je flânais...", répondit-elle vaguement en regardant à droite puis à gauche.
Il sourit: ainsi, ils pouvaient aussi bien flâner un moment ensemble:
"C'est plus joli par là!", fit-il en pointant du doigt la gauche et, au delà des immeubles, le lac.
Et sans attendre qu'elle réponde, il fit un pas dans cette direction et, comme on ne lui demandait pas son avis, elle se sentit bel et bien gentiment invitée à le suivre.
Il engagea la conversation bien banalement, en lui demandant s'ils s'étaient donc déjà croisés et où. Elle lui raconta en quelques mots, il demanda d'autres détails, puis d'autres encore au fur et à mesure qu'elle en donnait. Il fit quelques commentaires, raconta quelques petites choses, et de fil en aiguilles, elle sut ce qu'il faisait ici, maintenant, où il habitait et il apprit ce qu'elle faisait ici, maintenant, de passage pour la journée.
Ainsi, ils atteignirent le lac. C'était un après-midi gris, froid et sec. Ils avaient du temps. Au bout d'une heure peut-être, ou un peu moins, il l'invita à s'assoir sur un muret qui bordait la berge, d'un simple geste, surtout en s'y asseyant lui-même d'office. L'endroit était un peu joli et relativement désert. Le ciel semblait vouloir pleuvoir, après s'être retenu pendant quelques jours. Le muret était sec.
Lorsqu'ils furent assis, la conversation cessa. Soudain, de s'assoir, cela cassait le rythme. Soudain, de s'assoir, cela posait les choses: ils avaient eu envie de passer du temps ensemble, ils étaient ensemble, assis au bord du lac. Ils avaient envie d'être assis côté à côte.
Soudain, elle se sentit à nouveau comme assommée, assourdie, intimidée d'avoir ainsi suivi cet homme, d'avoir suivi son désir.
Elle le regarda, bravement, car elle savait pertinemment qu'elle n'avait rien à lui dire de particulier et elle voyait bien qu'il ne semblait rien avoir à lui dire de particulier non plus.
Elle avait l'air très grave. Elle chercha à échapper à son regard, ses yeux prirent la fuite vers le lac.
Il était assis à sa droite, ils étaient franchement tournés l'un vers l'autre, elle dût se tourner encore un peu plus à droite pour regarder au loin, l'étendue d'eau terne, les montagnes au-delà, qu'on voyait peu à cause des nuages bas. Mais de se sentir fuyarde, cela lui plaisait encore moins que l'embarras et l'émotion qui l'envahissait.
Elle essaya de lui sourire.
Ce petit sourire gêné et confus, timide autant que brave le toucha énormément. Il se rendait compte que la moindre petite chose émanant de cette femme le touchait énormément. Il se sentait déjà profondément amoureux. Cela lui arrivait souvent. Les circonstances l'amenaient rarement à pouvoir faire quoi que ce soit afin d'exprimer son sentiment. Là, cette femme semblait attendre qu'il le fasse. Par son entière disponibilité, sa très grande passivité, elle lui donnait toute la latitude pour qu'il exprime tout, absolument tout. Il savait combien cela amène souvent bien vite la relation à rencontrer des complications inextricables, douloureuses. Allait-il fuir? Il hésita un instant. Il remarqua cette hésitation. Le moment où tout peut continuer comme si de rien était ou pas. Fuir? Ce n'est pas comme ça que l'on vit, qu'on réalise quoi que ce soit. Il choisit le basculement.
Il se leva, s'approcha d'elle. Il n'eut qu'un pas, un tout petit pas à faire pour être devant elle, tout contre elle, sa jambe gauche calée contre ses genoux. Elle, ses pieds ne touchaient pas le sol. Il sentit le bout de son pied gauche buter contre la pierre du muret. Dans le même temps, il prit sa tête entre ses mains.
Elle ne bougea pas d'un pouce, ses mains en appui sur les pierres. Elle ferma les yeux. Elle se sentit infiniment soulagée et reconnaissante qu'il ait osé avoir ce geste. Elle, elle n'aurait pas pu, pas su. Surtout, elle ne se le serait pas permis. Il portait toujours l'alliance qu'elle lui avait vu sur scène.
Elle ne pouvait cependant pas rester ainsi, son immobilité allait vite passer pour une désapprobation passive. Et sa propre amoralité lui était suffisamment familière pour qu'elle puisse se permettre de ne pas désapprouver. Elle détacha ses mains de la pierre et les posa sur la taille de son compagnon, en toute légèreté, simplement accueillante.
Elle ne souhaitait pas demander plus que ce qu'il pouvait et souhaitait donner.
Le front à peine appuyé contre son manteau, ses mains à peine posées sur lui, elle attendit.
Il eut la sensation de la boire, autant qu'il se sentit source accueillant l'assoiffé. Il l'enfonçait en lui, il se refermait sur elle, elle allait le remplir et, sans aucun doute, le féconder d'un nouvel amour.
Après quelques instants, il releva sa tête. Ils purent à nouveau se regarder. Ils n'avaient effectivement plus rien à se dire. Ils n'avaient jamais rien eu à se dire, ils n'avaient parlé que par prudence, politesse, convenance, comme on envoie d'abord une sonde sur une planète dont toutes sortes d'autres instruments nous ont déjà tout dit, pour vérifier, par habitude des façons terrestres, toutes de méfiance et de lenteurs. Méfiance et lenteurs, et cependant, déjà à peine plus d'une heure après leur rencontre, ils se tenaient l'un l'autre et se dévoraient l'âme des yeux, impétueusement.
Il pencha encore un peu la tête, effleura une joue de ses lèvres, puis l'autre joue, le menton. Elle l'imita, elle continua de le suivre. Ainsi, pendant une minute, deux minutes?... Puis les lèvres se frôlèrent, osèrent un premier baiser, du bout des lèvres, déjà comme un serment, suivit d'une grande immobilité solennelle. Puis un autre baiser, et d'autres encore, infiniment délicats, caresses chastes, la bouche à peine entrouverte.
Puis les baisers ralentirent, ralentirent... et cessèrent. Les deux visages restèrent l'un contre l'autre, les bouches l'une contre l'autre, gagnées par la gravité qui les attiraient l'une contre l'autre.
Il laissa ses mains se détacher, glisser le long du cou, des épaules, des bras de cette femme qu'il désirait et qui le désirait. Leurs mains se rejoignirent, se saisirent l'une l'autre, s'étreignirent, s'enlacèrent.
"Est-ce que...", commença-t-il très doucement, en ayant la sensation de se réveiller, comme on sort d'un rêve, "Est-ce que tu pourrais rester... Ce soir?"
"Oui", elle pouvait.
"Je t'invite chez moi... Mais tu risques d'être choquée, déstabilisée..."
Elle recula un peu la tête pour pouvoir le regarder, elle se sentait shootée, shootée par ces mains chaudes qui tenaient les siennes, ces yeux plongés dans les siens, cette voix qui lui murmurait des choses à l'oreille. Elle se sentait prête à n'importe quoi, pas de problème:
"Ah? Ok!", répondit-elle d'une toute petite voix toute confiante.
Il lui sourit. Il s'attendait à ce que ça n'aille pas. Ils allaient rentrer et si ça n'allait pas, elle aurait encore le temps de prendre son bus. Ils avaient encore du temps.
Il s'écarta, elle le suivit en se laissant glisser du muret. Il relâcha ses mains. Ils restèrent un moment ainsi face à face, l'un contre l'autre, leurs mains toutes proches l'une de l'autre. Puis il se mit en marche: "Ce n'est pas très loin".
Elle le suivit, sans poser la moindre question.
Ils marchèrent en silence, à pas lents, comme s'ils avaient beaucoup marché, trop fatigués pour aller vite.
Pas un mot jusqu'à ce qu'ils aient franchi la porte d'un appartement, un grand duplex, et, une fois à l'intérieur:
"C'est moi! On a de la visite!"
Une femme, grande et magnifique, bien que, comme lui, nettement marquée par l'âge, fit alors son apparition. Il fit les présentations, en bonne et due forme: "Martha, ma femme". Martha sourit, accueillante, proposa du thé, du café, du jus de fruit, un alcool.
On choisit l'alcool : après tout, il était déjà presque l'heure de l'apéro.
Une conversation bon enfant s'engagea, mêlée du quotidien du couple, d'anecdotes musicales, d'histoires d'autres rencontres, d'amitiés impromptues.
Il s'était assis à sa droite, juste à côté d'elle, tout à côté d'elle, laissant à Martha un siège en vis-à-vis. Il était tout à côté d'elle et son genou ne cessait d'aller à la rencontre de celui de sa voisine. Elle, d'abord, pris garde et crut préférable de s'éloigner un peu, comme s'ils s'étaient retrouvés assis là, un peu trop près par inadvertance. Mais alors il se rapprocha. Elle chercha à s'éloigner autrement, en croisant ses jambes et en les tournant vers la gauche mais cela lui donnait encore l'air de fuir, en se détournant de ses deux interlocuteurs, car Martha était assise pile en face d'eux.
Alors elle se résolut à laisser faire, à faire confiance. Après tout, il ne s'agissait que d'un frôlement de genou.
L'apéritif passa, raisonnablement arrosé. Dehors il pleuvait.
Elle fut invitée à rester dîner. Elle expliqua que ce serait volontiers mais que le dernier bus partait dans peu de temps.
Elle vit le couple échanger un regard. Martha sourit et, en se resservant un verre, elle demanda avec bonne humeur: "N'y a-t-il pas des bus aussi demain?".
L'invitée regarda son voisin.
"Nous avons une chambre d'ami", lui dit-il.
"Nous pourrons même te donner une brosse à dents! Nous en avons toujours une ou deux d'avance!", ajouta gaiment Martha.
"Oh... Et bien, dans ce cas...", accepta-t-elle alors.
Martha prépara le repas, quelque chose de simple et de rapide: omelette aux champignons, fromage, viande séchée.
Elle aida à mettre la table, elle le regarda déboucher une bouteille de vin. La conversation se poursuivait entre deux portes, avec Martha hors de vue à la cuisine.
Ils se regardèrent, sans rien dire et elle eut à nouveau la sensation qu'une masse venait de s'abattre sur son cerveau, un cerveau comme un enchevêtrement de poutres métalliques qui résonnaient encore longtemps après le coup.
Il avait encore peur que cela n'aille pas. Il goûtait cette peur, son goût âpre, il en était heureux. Savoir qu'on ne peut pas tout, qu'on prend un risque, la griserie de l'inconnu, de l'exploration des possibles: leur ouvrir la porte et voir ce qui va bien vouloir s'engouffrer dans le passage. Tout ou rien? Fracas ou symphonie? Jusque là: petite rivière, fraîche, pure et mélodieuse.
Le dîner, passa comme l'apéro. Arrivés aux digestifs et chocolats, la conversation se défit petit à petit. Il y eut un silence. Martha regarda son mari et leur invitée, elle sourit et leur dit: "Bon, je vais vous laisser, je tombe de sommeil!".
Elle vint embrasser son mari, sur les lèvres, très tendrement, et leur invitée, sur la joue, très amicalement. Elle leur sourit encore avant de sortir de la pièce et de monter à l'étage.
A présent, ses yeux la brulaient. Elle se disait qu'elle avait probablement l'air d'un animal sauvage pris au piège dans un cul de sac, figé de panique.
Quelques dizaines de secondes passèrent encore en silence. Il était assis tout près, à sa gauche.
Elle avait laissé ses mains sur la table, sans y penser, elle regardait le blanc de la nappe. Elle se sentait accablée, autant par son désir que par l'incongruité de la situation qui la laissait dépourvue de codes, de règles, de convenances à respecter. Il était sur ses terres, c'était à lui d'indiquer la direction, les limites, les marges.
Il la regardait. Elle sentait ce regard sur elle, lourd, brûlant. Il posa une main sur sa main gauche, juste à portée, et demanda à voix basse : "Je te montre ta chambre?". Elle acquiesça sans pouvoir relever la tête.
Elle le suivit au fond de l'appartement. Il ouvrit une porte, alluma une lampe qui ne donnait qu'une petite lumière tamisée. Elle entra, se trouva une contenance en allant jusqu'à la fenêtre, d'où l'on ne voyait pas grand chose d'intéressant. Il referma la porte, vint fermer les rideaux. Elle voulut se donner une nouvelle contenance en faisant le tour de la pièce, en regardant autour d'elle: quelques petits tableaux, des bibelots.
Elle vit en cela une nouvelle fuite, cela ne lui plu guère.
Il restait là, immobile, à la regarder, alors elle se tourna vers lui et cessa de fuir: elle le rejoignit sans plus hésiter, d'un pas soudain très décidé et sans plus attendre l'embrassa avec feu.
Elle ne comptait pas faire quoi que ce soit d'autre, avec l'épouse juste au-dessus de leur tête. Elle souhaitait juste pouvoir continuer à l'embrasser ainsi, durant toute la nuit si possible.
Quand elle sentit ses mains glisser sur ses fesses, s'y agripper, elle se dit qu'ils allaient peut-être pouvoir un peu plus qu'un long baiser.
Ils finirent par se retrouver sur le lit, presque entièrement nus, en slip, allongés côte à côte. Quand il avait passé ses mains sous son pull, elle avait passé ses mains sous son t-shirt, et ainsi de suite. Elle le suivait toujours. A présent, ils se tenaient serrés, peau à peau, sexe contre sexe, s'embrassant, se caressant. Elle était prête à passer toute la nuit comme ça, pas de problème, elle mettait un point d'honneur à toujours être une invitée des plus arrangeante.
" Je... Je n'irai pas plus loin ", confia-t-il enfin tout bas.
Elle eut la sensation que ses mots l'enlaçaient autant que son corps, qu'ils serpentaient autour d'elle, voluptueusement.
"J'ai compris... C'est déjà... très exotique... comme destination... Très joli" et elle l'embrassa de plus belle.
Toute fois, un peu plus tard, ils allèrent un peu plus loin encore, juste un peu, jusqu'à la jouissance: elle à force de caresses contre lui, lui lorsqu'il vint sur elle et que son sexe débordant de son slip vint glisser en cadence sur son ventre.
De se voir ainsi tout poisseux, cela les fit rire. Il n'y avait plus qu'à attendre que cela sèche et reprendre la conversation, il s'en chargea:
"Ici, c'est... La chambre d'ami. On y accueille des amis, des potes, de la famille et, parfois, un amant ou une amante. Martha et moi sommes mariés depuis vingt ans. En vingt ans, on s'est séparé deux fois, sans succès! On n'arrive pas à être complètement "exclusif", strictement "fidèle" non plus. On ne conçoit plus la vie l'un sans l'autre ni sans relations " annexes".
Ça semble... Te convenir?"
"On dirait ". Blottie tout contre lui, elle avait la sensation qu'absolument tout pouvait lui convenir, tout et n'importe quoi, pas de problème. Faire feu, et lumière, de tous bois.
"La plupart du temps, ça pose assez vite problème..."
Elle se rappela alors les paroles d'une de ses chansons:
"She dwells at dusk in the Fields of Possibles,
Where so many roam but few shall ever meet."
"Ça me va, j'aime bien explorer le champ des possibles et quand je trouve un endroit accueillant, je préfère éviter de le saccager, pour pouvoir y rester tant qu'on veux bien de moi".
Ils se trouvèrent bel et bien amoureux l'un de l'autre. Ils se le dirent. Il lui demanda de ne jamais lui donner la priorité, car lui était sûr de toujours vouloir l'accorder à son épouse. Elle compris, elle acquiesça.

Le lendemain matin, il avait à faire. Il lui demanda si elle pouvait rester jusqu'au soir, elle pouvait. Il laissa les deux femmes à la table du petit-déjeuner.
D'abord Martha ne dit rien, elle observa, d'humeur visiblement un peu taquine. Puis elle eut l'élégance de se donner la peine de briser la glace:
"Alors, bien dormi?" , demanda-t-elle avec un petit sourire complice.
Sa voisine de table, quelque peu déstabilisée, ne sut tellement pas quoi répondre, lui lança un tel regard désemparé, et Martha trouva cela si charmant, qu'elle eut envie d'aller à sa rescousse:
"Moi très bien, j'aime bien dormir seule de temps en temps, je dors toujours mieux seule".
Elle souriait de plus belle.
"Moi aussi ", répondit un peu timidement sa voisine.
Martha l'observa encore un peu puis lui demanda, un peu abruptement:
"Tu as des choses à faire demain?"
"Euh, non."
Martha observa encore un peu, on la laissait faire, tout en la regardant avec une certaine incompréhension, même avec une certaine méfiance, alors qu'elle éprouvait de la sympathie pour cette femme. Cela la contrariait un peu: elle ne souhaitait pas instaurer une relation polie, elle voyait qu'il y avait en toute bonne logique suffisamment d'affinités entre elles pour d'avantage que de la politesse et puis il fallait penser à l'avenir. Si son mari l'avait invitée à rester pour le petit-déjeuner, s'il avait envie de la revoir le soir-même... Elle ne pouvait pas se permettre de laisser s'installer un froid. Et l'invitée était trop déstabilisée et mal à l'aise pour laisser les choses s'arranger avec souplesse. C'était donc à elle, la maîtresse des lieux, de faire quelques efforts dans le bon sens:
"Alors tu pourrais rester encore un peu?"
Elle n'obtint pas de réponse mais elle vit qu'on y réfléchissait, avec scepticisme. Alors elle se pencha vers l'invitée et, sur le ton de la confidence, avec un sourire toujours taquin, elle lui dit:
"Je ne te promets pas de te le laisser deux nuits de suite!... Mais... Je ne me suis jamais trouvée dans cette situation non plus, vois-tu... Seulement, j'en sais assez pour... Comment dire... J'en ai assez appris ces dernières années et ces dernières heures pour ne pas avoir envie de te jeter dehors... Et même pour avoir envie qu'on fasse plus ample connaissance. Je trouverais cela préférable.
Alors, pendant combien de temps peux-tu rester?"
A cet instant, l'invitée ne savait tellement plus quoi penser qu'elle préféra se concentrer sur le côté logistique de la question, c'était plus simple:
"Euh, encore deux ou trois jours, sauf que je n'ai rien pour me changer..."
Martha se sentit soudain rayonner! La situation se réchauffait, la glace fondait, merveilleux!
Elles convinrent d'aller faire un petit peu de shopping ensemble pour parer à l'essentiel en matière d'habillage.
C'est dans un rayon lingerie, au moment de choisir entre un ensemble culotte et soutient-gorge ou lot de trois slips qu'elles s'accordèrent pour que le séjour se prolonge encore de deux nuits: une nuit à l'invitation de Martha et une de plus si cela convenait à son époux.
A la sortie du magasin, l'invitée se sentait encore plus déstabilisée mais rassurée de se sentir en une présence aussi amicale.
Elles se séparèrent, passèrent le reste de la journée à vaquer chacune de leur côté. Elles se retrouvèrent à l'appartement en fin d'après-midi, pour l'apéro, et il les rejoignit peu après.
Ils passèrent à nouveau une soirée comme de vieux amis mais cette fois Martha s'assit à côté de lui et l'équilibre se modifia: il ne chercha pas à caler ses genoux contre ceux de leur invitée, qui s'éclipsa d'elle-même vers 22h, fatiguée de sa longue flânerie en ville, alors que ses hôtes, très guillerets, semblaient prêts à passer toute la nuit à discuter. Quelques minutes après qu'elle ait regagné la chambre d'ami, il vint frapper à la porte. Il venait juste lui redire bonne nuit, lui murmura-t-il à l'oreille avant de l'embrasser:
"Je suis content que tu restes encore un peu... Est-ce que... Tu pourrais rester encore, un peu...?
Demain soir?"
Elle pouvait toujours:
"Martha m'a dit que je pourrais rester encore une nuit de plus... Si cela te convient!", fit-elle avec un petit sourire.
Ils restèrent à s'embrasser encore une minute ou deux. Quand il sortit de la pièce, elle eut l'impression qu'il avait laissé ses mains derrière lui, partout sur elle. Elle eut un peu de mal à s'endormir mais finit par y arriver et passa même une nuit fort paisible; elle se réveilla tard, alors que ses hôtes déjeunaient.
Il lui proposa de l'accompagner au studio où il travaillait avec un ingé son au mixage d'un prochain album.
Elle y passa deux heures, à écouter et observer. Après une pause café, elle sortit prendre l'air, se promena un grand moment, elle mangea seule dans une petite brasserie, et se trouva incapable de réfléchir à quoi que ce soit. Elle retourna au studio et y passa le reste de l'après-midi avec lui.
Quand ils rentrèrent, Martha leur annonça joyeusement qu'elle était invitée à un dîner, qu'elle rentrerait tard. Elle ne fit aucun commentaire mais ses yeux pétillaient, sans qu'on puisse trop savoir pourquoi exactement.
Une fois la porte refermée derrière Martha, elle eut la sensation que sa mère venait de la laisser seule avec son petit-ami. Ils se regardèrent et puis ce fut très passionné. Ils eurent tout de même la décence de gagner la chambre. Les bouches, les sexes, les doigts se mêlèrent bien d'avantage, ils finirent tout à fait nus, mais sans dépasser la limite tracée le premier soir.

Deux jours après qu'elle fut rentrée chez elle, il l'appela. Elle lui manquait. Il avait très envie de la revoir et réciproquement. Mais il ne voulait pas précipiter les choses, il ne voulait pas risquer de trop déstabiliser son couple. Elle comprenait. Ils tombèrent d'accord pour se revoir après avoir laissé passer un mois.
Cela dura ainsi pendant trois ans.
Elle restait une nuit ou deux, parfois trois. Parfois Martha restait, parfois non. Il arriva aux deux femmes de passer beaucoup de temps ensemble. Au début, les conversations étaient souvent poussives et puis, à force de se côtoyer, de voir qu'aucune ne cherchait à remettre en question la présence ni la place de l'autre, la confiance grandit.
Il leur arriva de passer des après-midis à regarder un film tout en picolant passablement, ou de faire du shopping, de visiter un musée, comme deux vieilles copines. Elles parlaient de lui, surtout Martha et puis des autres, en filigrane.
Avec lui aussi, elle en parlait, des autres. Il la questionnait régulièrement sur le sujet. Il avait envie de la voir heureuse. Aborder ce sujet avec lui était toujours particulièrement étrange. Elle avait rarement été bien heureuse en amour. En la matière, elle se sentait parfois comme l'élève médiocre face au professeur. Et puis ils changeaient de sujet. Ils se taisaient. Ils passaient un temps fou à s'embrasser.

Après plus de six mois, elle finit par rencontrer certains de leurs amis.
Un soir, on lui annonça que quelqu'un se joindrait à eux pour dîner. Ils allèrent l'accueillirent tous à la porte. Il entra. Tout de suite elle eut la sensation qu'il s'agissait de ce genre de soirée à quatre, arrangée par des amis marieurs. Cela l'embarrassa. Le quatrième larron sembla se sentir presque tout de suite tout autant embarrassé. Il entra avec un grand sourire, puis il la vit, il salua ses amis, la salua à son tour, il commençait déjà à baisser les yeux. Il y eut un silence. Les propriétaires des lieux semblaient tous guillerets de leur coup. Tout le monde se regardait tour à tour. L'ami rougit pour de bon.
Quelques minutes plus tard, Martha confia qu'il avait l'air d'un d'adolescent.
"Oui, il est amoureux!", avait rétorqué son mari, alors qu'ils étaient tous les deux à la cuisine, affairés à sortir les verres et les bouteilles.
"Quoi?! Déjà!?", avait gloussé Martha.
"On a les même goûts, c'est pour ça qu'on travaille si bien ensemble! Tu ne te souviens pas de la tête qu'il faisait quand il t'a rencontrée?!"
A cela, Martha resta un moment sans voix:
"Quoi? Tu veux dire que..."
"Il est aussi amoureux de toi, oui. Mais il n'a pas notre mentalité de " dégénérés " alors il se tait."
Martha en fut quitte pour "tomber de haut", elle aussi, ce soir-là.
Quand ils revinrent au salon, elle leur annonça que leur ami l'invitait à se rendre à un concert avec lui, après dîner.
Ce soir-là, ils ne firent que discuter en buvant une bière. Après le concert, attablés dans un recoin de la cave d'un squat, il lui demanda comment elle avait rencontré leurs amis respectifs. Elle essaya de tourner les choses très pudiquement: "Je l'ai rencontré dans un magasin de disques, on a discuté, il m'a invitée chez lui, j'ai fait connaissance de Martha..."
Elle prenait soin d'avoir l'air de raconter une rencontre banale, une amitié banale.
Il l'observa, plongea un instant son regard dans son verre. Il ne souriait plus beaucoup, soudain. Il releva la tête, sans plus sourire du tout:
"Ils ont un mode de vie un peu particulier, ils sont un peu... des marginaux de l'amour.".
Il la regardait droit dans les yeux. Elle vit qu'il cherchait à la sonder, qu'il demandait à être fixé.
Elle se sentit touchée, franchement émue. Elle n'eut pas envie de lui mentir mais se douta qu'il souffrirait à l'entendre de vive voix. Elle acquiesça:
"Oui, je sais...", sa voix s'étranglait un peu dans sa gorge. Son émotion la prenait de cour. Leur émotion la prenait de cour. Il ne la quittait pas des yeux. "Oui", répéta-t-elle encore une fois, d'une toute petite voix. Elle crut qu'elle allait se mettre à pleurer. Elle touchait du doigt la douleur sourde que cette situation générait. Devoir se contenter de vivre une relation si forte dans une si petite boîte, comme on cultive un bonsaï, à lui donner régulièrement tous les coups de ciseaux nécessaire pour qu'il ne déborde pas. Et puis, face à cet homme qui ne semblait guère partager les mœurs libertaires de ses amis, il y avait aussi la honte. Elle se savait amorale, non dépourvue d'éthique, lui semblait appartenir à la portion de la population qui a du mal à cerner la différence entre amoral et immoral.
Elle baissa les yeux mais elle avait envie de relever la tête, de faire face. Cet homme lui plaisait et la touchait beaucoup:
"Mais il tient à ce que je ne lui donne pas la priorité. Il est marié. Je suis... Libre."
Il la raccompagna chez eux, jusque devant leur immeuble. Il lui dit au revoir en posant un baiser très délicatement sur sa joue, en lui tenant la main. Elle revint le voir, seulement lui, peu de temps après.
Elle se donna à lui un peu comme une mère s'efforce de consoler un enfant malade, avec beaucoup de délicatesse et de tendresse. Elle le regarda prendre un préservatif dans le tiroir de sa table de nuit. Quand il la pénétra, elle se dit que c'était peut-être là le début d'une relation stable qui pourrait enfin s'épanouir pleinement. Elle eut aussi la sensation que les deux hommes étaient comme des frères et qu'elle faisait l'amour à l'un à travers l'autre, comme par procuration. C'était très étrange et désordonné, mais très doux. Il la tint dans ses bras toute la nuit.
Ils passèrent une bonne partie de la journée du lendemain chacun de leur côté et se retrouvèrent en fin d'après-midi. Il avait l'air sombre. Il était prévu qu'elle reste encore une nuit. Il la fit assoir sur le canapé, il s'assit tout près d'elle et lui dit qu'il avait réfléchi. Il lui expliqua qu'il ne se voyait pas partager une amante avec un ami, qu'il se doutait que si leur relation, une relation si hors du commun, durait depuis si longtemps, c'est qu'elle était basée sur des sentiments solides, ce à quoi elle acquiesça, et il lui dit alors qu'il ne parvenait pas à s'imaginer s'engager dans une relation avec une femme qui en aimait autant un autre, d'autant plus si cet autre était un ami, en plus d'un "collègue". Il s'était fourvoyé, il était désolé, il ne se sentait pas de taille à vivre une relation si compliquée. Ils restèrent un instant abattus, silencieux. Elle se demanda si elle était prête à choisir, si elle se sentait prête à quitter l'un pour l'autre. Cette relation qui commençait effectivement à gagner en longévité était affreusement limitée mais se sentait-elle prête à y renoncer pour autant? Elle sentit son cœur se fendre quand elle vit que non, là, en quelques secondes sur ce canapé, elle ne se sentait pas prête à lâcher.
Elle releva la tête vers ce nouvel amant, déjà passé, posa une main sur sa joue, les larmes au bord des yeux et l'embrassa chastement sur les lèvres, une dernière fois.
Ils se promirent de bien se tenir. Ils allaient forcément se revoir tôt ou tard. Ils n'auraient qu'à faire comme s'ils n'étaient jamais allé qu'à un concert ensemble. Ils se promirent de ne pas se garder rancune. Personne n'avait rien à se reprocher.
Ils tinrent parole.
Peu de temps après, les deux hommes en parlèrent. L'homme marié demanda à l'autre s'il avait revu cette amie avec qui il était allé à un concert. L'autre le regarda, d'un regard appuyé, puis lui répondit, à mots choisis, la voix soudain grave: "Ce serait trop compliqué".
Et personne n'en reparla plus du tout.

Au bout de trois ans, un soir, il réalisa que cela faisait longtemps qu'elle ne lui avait pas parlé des "autres", qu'il n'avait songé à la questionner sur le sujet. Ils étaient couchés, prêts à s'endormir, il la tenait encore dans ses bras. Il aborda le sujet et elle répondit:
"Oh, ça fait quelques temps qu'il n'y a eu personne... Personne d'autre."
Ils auraient pu s'endormir là-dessus mais quelque chose lui fit garder les yeux ouverts dans la pénombre et, soudain, il vit toute l'étendue de leur relation, comme une vision, une vaste pleine que l'on contemple de quelques hauteurs, après l'avoir traversée sans avoir jamais vraiment eu conscience de toute l'ampleur, de la majesté de ses proportions. Cela le laissa songeur quelques instants. Et puis il se souvint de quelques unes des conversations qu'ils avaient eu au début, quand elle lui avait parlé de son désir d'enfant qu'elle sentait poindre, quand il lui avait raconté les premières heures difficiles de la paternité, car il avait eu deux enfants avec Martha et leur fille aînée de vingt-huit ans venait d'accoucher, de le faire grand-père. Oui, ils en avaient parlé au début, mais il s'agissait d'un sujet délicat entre eux, amants voués à la stérilité.
Il repensa à la scène qui s'était jouée peu de temps avant, à la clinique où avait accouchée sa fille, dans la chambre, avec sa fille encore alitée, défaite, épuisée et malgré tout radieuse aux côtés de son enfant et de de son époux. Il avait tenu son premier petit-fils dans ses bras, comme il avait jadis tenu sa fille désormais mère et il avait regardé Martha. Il avait alors ressenti une pointe aigüe de regret à l'idée qu'elle ne pouvait plus lui donner d'enfant. Mais sur le coup, sa pensée n'avait pas été plus loin, elle avait buté un peu amèrement sur ce fait: Martha ne pouvant plus, il ne pouvait plus non plus.
A présent, avec cette autre femme plus jeune dans les bras, soudain, il prenait conscience de la véritable hauteur d'où il contemplait tout cela, et de l'espace infini qui s'étendait à ses pieds: une pleine déserte, peut-être inculte, mais pourquoi stérile?
Un peu à retardement et pour tout commentaire, laconique, il fit: "Ah!"
Elle sentit bien qu'il mettait le doigt sur quelque chose, qu'il appuyait légèrement en semblant dire "Là, il y a un problème". Il se trouve qu'il avait raison.
"J'ai cherché...", commença-t-elle, un peu endormie, "Je suis sortie, j'ai rencontré des gens, plein de gens, j'ai vu des amis, des amis d'amis, j'ai cherché, j'ai essayé de trouver.... De trouver quelqu'un, quelqu'un d'autre... J'ai essayé. Au début ça allait, j'ai cru que ça allait continuer comme avant et puis, petit à petit, c'est comme si je m'éloignais de la terre, les autres devenait de plus en plus petits, de plus en plus insignifiants et même quand j'en touchais un qui m'intéressait, qui semblait s'intéresser à moi, il ne restait pas, il renonçait très vite comme s'il sentait que la place était déjà prise, comme s'il sentait que je n'étais pas disponible pour de vrai et j'ai fini par m'en foutre complètement, par les trouver tous très pâles comparé à toi et ce n'était pas grave puisque je t'avais toi. C'était comme de s'éloigner de la Terre, de plus en plus mais je m'en foutais, parce que tu étais avec moi dans la fusée ou alors c'était toi la fusée."
Il fut très touché, rendu profondément heureux par cette déclaration mais aussi peiné:
"Et tu ne te dis pas, parfois, que cette relation, justement... Qu'elle t'enferme, qu'elle t'empêche de vivre autre..."
La tournure que prenait cette dernière phrase l'avait tirée de sa douce somnolence pour de bon, elle s'était redressée et avant qu'il ait pu finir, elle l'avait coupé en posant le bout de ses doigts sur sa bouche. Elle ne voulait pas qu'il continue.
"Non! Je me moque de ce qu'elle empêche. Je n'ai jamais rien vécu de si épanouissant...", ce dernier mot lui semblait faible... "Je n'ai besoin de rien d'autre. Je pourrais toujours encore rencontrer... Mais je m'en fous. Il n'y a personne avec qui je me sente mieux, c'est comme ça. J'ai cherché, j'en ai rencontré des gens, des tas, des formidables et quand ils commencent à entrevoir comment je vis, ce que je suis, ils tournent les talons, tout formidable qu'ils sont. S'il te plaît... S'il te plaît..."
Elle ne savait plus comment elle voulait finir sa phrase. Elle ne savait plus quelle requête ce "S'il te plaît" était sensé introduire; la gorge serrée, elle lutait pour ravaler ses larmes.
Il posa une main sur sa tête, un baiser sur son front, l'attira contre lui. Elle se blottit là sans plus rien dire et il ne lui demanda plus rien.

Plus tard, il en parla avec Martha, longuement.
Lui aussi s'était finalement rendu compte qu'il n'avait pas eu d'autre relation depuis un sacré bout de temps, que toutes les autres qu'il avait pu avoir s'étaient éteintes, doucement, sans heurts. Il se sentait comblé, si ce n'était le renouveau de son désir d'enfant.
Un mois passa encore avant qu'elle ne revînt. Martha était absente. Le soir, alors qu'ils étaient à nouveau allongés côte à côte dans la pénombre de la chambre, il se décida à lui en parler:
"Tu sais, je me souviens de certaines de nos vieilles discussions... Est-ce que... Tu as toujours envie de devenir mère?"
Elle, se souvenait surtout de la discussion du mois précédent. A présent, elle se souvenait aussi de lui avoir jadis parlé de son envie d'enfant qui venait poindre en elle sur le tard. Désormais, à trente-huit ans et étant donné les circonstances, elle ne se laissait plus guère aller à y penser. Petit à petit, le désir d'enfant s'était mis en sourdine, comme bercé puis finalement endormi dans les bras aimants de cette relation qui la comblait par ailleurs en tous points. Et puis il y avait eu la discussion du mois précédent et cette question semblait y faire suite. Elle dû réfléchir plusieurs secondes afin de mettre tous ces petits bouts d'idées à leur suite et commencer à comprendre qu'il ne lui demandait vraisemblablement pas si elle avait envie de faire un enfant avec quelqu'un d'autre.
Mais cela lui sembla si incongru, elle eut tant de mal à en croire ses oreilles, qu'elle en alluma la lampe de chevet pour être sûre de bien voir avec quelle tête il lui demandait cela:
"Quoi?... Quoi?" fut tout ce qu'elle parvint d'abord à articuler.
Voyant qu'il avait fait mouche, sur le coup il prit un air un rien penaud, mais il y avait beaucoup réfléchit après tout, il était sûr de lui. Elle s'était assise, il en fit autant. Il lui sourit, aussi un peu satisfait de son effet, amusé, heureux de la voir soudain si perplexe et sceptique et bouleversée. Il ne lui posait pas la question à la légère, il savait ce qu'il voulait et il était quasiment sûr de savoir déjà ce qu'elle voudrait aussi.
"J'y ai beaucoup pensé depuis la dernière fois, j'en ai beaucoup parlé avec Martha, j'ai passé du temps avec mon petit-fils, je me suis remis à changer des couches et à préparer des biberons, pour être sûr. Ce gosse m'a donné envie d'en avoir un autre, c'est aussi simple que ça, dès que je l'ai eu dans les bras, ça a fait "tilt". Et... Et il y a toi. Tu es là, je t'aime et j'ai envie de te faire un enfant."
Elle était sous le choc, elle mit plusieurs secondes avant de pouvoir réagir, le visage très grave. Et puis petit à petit sa figure s'éclaira, elle sourit un peu, elle avait toujours du mal à en croire ses oreilles et finalement, elle retrouva l'usage de la parole:
"Ah? Ok!"

Lorsqu'elle revînt, peu de temps après, ils étaient là tous les deux pour l'accueillir. Martha avait un grand sourire, elle la fit assoir entre eux, sur le canapé.


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