14.06.2011
Freaked
Vous êtes une femme. Il est toujours trente quatre et demi à l'horloge de votre vie mais votre chaise ne grince plus car vous en avez changé (voir Age).
Voilà trois semaines que vous êtes possédée par votre nez. Quand on vous fait l'amour, des noms de parfums et de fleurs éclosent dans votre crane, passent tels des pétales volant au vent: "Fracas... tubéreuse... Habanita...". Un coin de votre cerveau semble ne plus vraiment vous appartenir. Vous rêvez que vous participez au/visionnez un documentaire sur les Young Gods: une voix off évoque Al Comet, son style, et le compare à "un puissant narcotique" et au moment où la partie endormie de votre cerveau produit ces deux mots - "puissant narcotique", la partie possédée de votre crâne y associe "tubéreuse". Oui, votre nez ne dort plus. Pour lui, vous aspergez votre oreiller de Fracas (Robert Piguet).
Un matin, vous vous préparez pour vous rendre à deux rendez-vous avec des amies filles non-lesbiennes. Aucune promesse de rendez-vous galant ce jour là, non, mais vous portez tout de même Eau de Sourcellerie (Garancia).
Et vous voilà marchant d'un bon pas, dans une rue ensoleillée et venteuse quand un homme vous aborde. Il n'a pas l'air bien finaud. Il n'a pas l'air très chic. Il est poli. Il vous explique qu'il est en galère, qu'il s'est fait voler son porte-feuille blabla et ne pourriez-vous pas le dépanner d'un euro ou deux, qu'il puisse manger, le pauvre bougre? Bien sûr, il en profite pour draguer, pensez-vous. Il est poli, il a l'air propre et il a vraiment de très jolis yeux d'un bleu très clair. Il vous rappelle déjà un peu l'un de vos ex au crâne similaire: parsemé de cheveux blonds tout aussi courts et rares et à la figure d'un avenant si peu évident - celle-ci a même un nez franchement cassé en deux ou trois, pour ne rien arranger - sans être tout à fait quasimodienne tout de même. Vous vous laissez amadouer. Vous estimez qu'il est de votre devoir de vous laisser amadouer de temps en temps et de pratiquer la charité une ou deux fois par trimestre, tant que la personne qui tend la main ne vous donne pas envie de la gifler.
Oui, vous êtes bien gentille.
Vous ne savez plus trop comment, cet homme reste à vous suivre, à vous accompagner, avec votre vague assentiment: après tout, vous ne pouvez guère empêcher quiconque de marcher dans la même direction que vous. Et puis vous êtes presque arrivée sur le lieu de votre rendez-vous, vous êtes en avance, vous avez faim, vous cherchez une boulangerie, et il vous a proposé une cigarette en remerciement de vos un euro vingt, c'est bien aimable et, mince! Depuis peu, voilà qu'il vous arrive de fumer. Alors vous vous laissez tenter. A présent, il s'agit d'allumer la cigarette et il y a du vent.
Déjà, vous commencez à vous inquiéter car vous vous surprenez à tirer un malin plaisir à cette proximité, qu'appelle l'allumage du tabac, entre le visage du fumeur et les mains du porteur de flamme, n'est-ce pas. Voilà, la griserie du flirt qui n'ira pas plus loin puisque, de toute façon, vous n'avez le temps.
Et il y a du vent et la flamme du briquet vacille et vous êtes une fumeuse débutante et le galérien (Dieu, qu'en y repensant vous trouvez cette image appropriée!) vous propose de vous allumer... d'allumer cette cigarette pour vous. Il est vraiment très serviable, c'est charmant.
Vous allez, grande âme, jusqu'à vous donner la peine de noter son numéro.
Et puis vous voilà en quelques pas à la porte d'une boulangerie bienvenue mais, mince! Il est interdit de fumer dans les boulangerie! Alors le galérien vous offre bien serviablement de tenir votre clope pendant que vous vous ravitaillez. Que de galanterie! En ressortant, votre pain au chocolat à la main, le voilà qui est à la porte, déjà fidèle, qui vous rend votre cigarette.
A présent, il vous propose un café. Oh bah non! Déjà qu'il n'a pas assez pour manger, tout de même...
C'est là qu'il vous avoue que l'histoire du vol de porte-feuille, c'était juste un truc pour vous aborder et il vous montre un billet de dix euros pour le prouver.
Oh l'arnaque.
D'habitude vous n'aimez pas trop ça mais faute avouée...
Bon.
Mais non, tout de même, un café avec un inconnu, tout de même.
Mais vous êtes vraiment très en avance.
Vous lui demandez à voir sa carte d'identité, histoire de vérifier qu'il n'est pas un mythomane fini et, oui, il est bien domicilié à M., comme il le prétend.
Et il a l'air très décidé. La virilité, l'esprit d'initiative et la débrouillardise tendent généralement à vous plaire. Et vous êtes bien gentille et ce petit flirt de rien du tout vous irradie. Vous vous sentez des plus bizarre.
Un passant demande si vous n'auriez pas une cigarette. Vous répondez que non mais que cet homme là à vos côtés, oui. On vous trouve gonflée. Vous vous sentez incroyablement gonflée, en effet. Pour vous faire pardonner, vous demandez au passant s'il n'aurait pas dix ou vingt centimes en dédomagement. On se plie à votre requête. Vous vous sentez vent, et les hommes ploient, roseaux, à votre passage. Vous vous sentez vraiment très forte, pour une fois.
Alors vous voilà à accepter le café. De toute façon, vous comptiez vous installer à l'une de ces terrasses, là. De toute façon.
Et cet homme ne vous quitte pas d'un pas, quoi que sans vous coller, un peu comme à votre suite, comme fort respectueusement.
Vous vous demandez s'il ne serait pas un étrangleur qui cherche à gagner sournoisement votre confiance pour pouvoir vous entraîner dans un coin sombre où vous régler votre compte à son aise.
Mais en terrasse, bon, vous ne risquez pas grand chose.
Et, à votre plus grande honte, depuis quelques minutes, vous vous sentez un peu comme la dame de Marc Aurèle, mariée à un sage empereur et qui - dit-on, aimait à fauter avec les gladiateurs.
C'est n'importe quoi.
C'est comme ça qu'on donne naissance à des brutes stupides et sanguinaires.
En attendant, vous voilà à parler fellation avec un inconnu qui n'y va décidément pas par quatre chemins.
Vous lui demandez de vous parler politique. Il vous dit qu'en ce moment, aucun "politique" ne l'intéresse. Vous rétorquez qu'en ce moment, tous ceux qui déclarent cela s'intéressent tout de même un minimum à Marine Le Pen ou à Nicolas Hulot. Il acquiesce en sortant de sa poche un article de magasine, illustré d'une jolie photo de Maître Collard en amical tête à tête avec Marine Le Pen.
Tout cela est un peu trop gros pour être vrai, et pourtant.
Et quand vous vous risquez à croiser son regard, un regard plein d'un tel désir sans détour, vous sentez votre coeur flancher presque.
Votre premier "rendez-vous" arrive enfin, un peu en retard, et l'homme s'en va, comme promis, bon joueur et, bien sûr, vous ne vous servirez sans doute jamais de son numéro.
19:41 Publié dans Life, Perfume, Sex | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fracas, tubéreuse, young gods, al comet, narcotique, drague, eau de sourcellerie

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