08.10.2011

Dimming

- Bon, ça va pas, ça: on se fout de plus en plus de vous.
- Qui ça, "vous"?
- Bah, vous, les réacs trentenaires névrosés avinés libidineux.
- Ah. Et qui ça, "on"?
- Hof, un peu tout le monde.
Même les autres réacs trentenaires névrosés avinés libidineux.
Vous vous entre-foutez de vos gueules mutuellement.
C'est grave, ça va pas du tout.
- Ah.
Hof.
- "Hof"?
C'est tout ce que ça t'inspire?
- Ouais.
Au mieux, je pourrais t'expliquer que, "nous", on est comme les vaches que t'as vues défiler cet après-midi [voir en bas de la note ]. Un monde révolu qui s'en va à l'abbatoir, décoré de petites fleurs et de grosses cloches.
Forcément, on a l'air couillon.
Ouais, tu vois, même toi ça te fait rire.
C'est méchant, vraiment.
- Tu pourrais au moins essayer de vous comparer aux chevaux de traits. C'est bien les chevaux de trait. C'est costaud. Ca en impose. Moi les chevaux de traits, ça me donne envie de devenir un cheval de trait.
- Oui mais non, justement. Nous les névrosés souffreteux, comment veux-tu?
A la rigueur, si t'inclus les oeillères à ta comparaison, à la rigueur.
- Les oeillères?
- Ouais, celles derrières lesquelles on se cache pour ne pas voir toutes ces horreurs autour de nous.
- Plutôt celles derrière lesquelles vous vous cacher pour éviter de voir les horreurs que vous êtes.
- Si tu veux.
- Et pour marcher droit.
Même aviné.
- Ha h...
Pfff. Non, à vrai dire j'ai même plus la force de rire, là, tu vois.
- Reprends un peu de vin chaud!
- Il est dégueulasse ton vin chaud. A la rigueur la cannelle et le sucre dedans, ça va, mais le vin, ce vin bio, là, non mais je te jure, il est dégueulasse.
- Il est un peu acide, j'en ai eu bu des meilleurs, j'en conviens.
- Ouais, même toi t'arrives pas à le boire sans faire la grimace, malgré tes oeillères.
- Mes oeillères?
- Bienvenue au club.
- Au club des oeillères?
- Ouais, les réacs trentenaires névrosés avinés et libidineux.
"Elle est des nôôôtreuh, elle a bu son verre commeuh les aûûûtreuh!"
- Oh, mais tais-toi!
Je suis pas aussi avinée que vous, moi. Deux martini et ça me suffit, je vais me coucher.
Tu dis n'importe quoi.
Je suis même pas libidineuse, en plus, en ce moment.
J'en ai marre du sexe, voilà.
Alors franchement, il y a vous, hein, et puis moi c'est autre chose, un autre monde, une autre galaxie, mes pauvres petits.
Je mets de l'eau de fleur d'oranger dans ma tisane avant d'aller me coucher, moi, pas du rhum! Que ce soit bien clair!
- Il n'y a que la vérité qui blesse. Regarde-moi ça comme t'es tout de suite sur la défensive!
Que la vérité!
Li-bi-di-neuse!
- Mais va te coucher, avec tes oeillères et tes cloches, là!
Va trouver ton lit si tu peux, va!
Et surtout, sans moi!
Va!
Va donc!
- Ouhouhouh! Que la vérité...! Que la vérité qui blesse! Il n'y a que...
- (elle lui envoie son vin chaud à la figure)
Tiens! Voilà, ça ferra du bien à ton teint de papier maché, un bon petit tonique acidulé épicé bio. Ca doit être astringent, détoxifiant, purifiant..., tout ce que tu veux.
- (du vin lui gouttant du menton, il la regarde d'un oeil morne, avant de prendre un mouchoir pour s'essuyer)
- Tu te décoinces au moins, c'est bien.
Bientôt tu rueras dans les brancards et tu partiras au grand galop par les vastes plaines...!
- Pour aller où, crétin?
Autant garder ses oeillères. L'horizon et les vastes plaines, tout ça c'est fini. Il n'y a plus que le chemin.
Et ça grimpe. Et ça n'en fini pas. Et même les orgasmes, à la longue ça devient lassant.
Autant rester avec ses cloches et ses oeillères. Au moins, ça fait de la musique et de l'ombre.
- Et les fleurs, t'oublies les fleurs.
- Ah oui. Les fleurs.
- Oui, parce que si t'oublies les fleurs, là on va tous se mettre à chialer pour de bon.
- Mmm. C'est vrai. Heureusement qu'il y a les fleurs.
Ca te dit d'essayer Habanita?
- Ca te dit d'essayer le tonique au vin bio?

 

 

 

 Le retour des alpages, Annecy, 8 octobre 2011.

 

 

 



Commentaires

Excellent, une fiction je pense mais ça sent le presque vécu, j'ai adoré ! :D

Écrit par : NezHerbes | 12.10.2011

Merci.
Fiction, oui, avec des éléments de vécu, par exemple le vin chaud dont il est question, c'est celui que je buvais pendant que j'écrivais, les vaches c'est celles que j'avais vues défiler l'après-midi en ville... On pourrait dire "auto-fiction". Le personnage féminin pourrait être moi (sauf que je ne serai jamais capable de balancer un verre de quoi que ce soit à qui que ce soit, je crois, ou alors de l'eau en plein été, par exemple), et le personnage masculin est inspiré de quelqu'un que je connais vaguement (en "vrai" il est rarement aussi drôle).

Écrit par : heidi | 14.10.2011

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